XVI
Détresse et victoire.
Jehan Guiton et le comte d’Aumale.
Les guerres de cette époque sont trop fécondes en incidents historiques pour que les proportions de notre travail nous permettent de les recueillir en grand nombre. Nous ne parlerons ici que des expéditions les plus intéressantes dont le mont Saint-Michel et l’Avranchin furent le point de départ. La première fut celle dont le roi de France confia la conduite à Jean d’Harcourt, comte d’Aumale, et alors gouverneur du mont. Ce capitaine, à la tête des seigneurs de Clinchamps, de Pesnel, de Sohlerel, de Crux, de Sourdeval, de la Lugerne, de Chéruel, de Verdun, s’élança au-devant de l’armée ennemie pour lui fermer le passage. Pendant vingt ans, cette poignée de braves osa soutenir sur ce roc escarpé une cause désespérée, à l’abri de « son bon droit » et de l’épée victorieuse de l’archange qui faisait jaillir au soleil ses éclairs menaçants. Et pourtant, est-ce un prodige de la foi ardente de ces temps chevaleresques, ou un miracle de l’intercession de l’archange victorieux? Pendant vingt ans d’attaques et de sièges, et tandis que le duc de Glarence, ce lion d’Angleterre, faisait flotter le drapeau anglais sur tous les points importants de la France, les tours du mont Saint-Michel portaient fièrement le noble étendard blanc aux fleurs de lis d’or; et c’est là ce qui étonne tous nos historiens nationaux. On voit d’ici toute cette belle et vigoureuse noblesse normande, revêtue d’armes étincelantes et portant sur ses écus les marques de sa gloire antique. Au loin reluisaient sur les boucliers la couleur blanche, symbole de pureté et de foi; les pièces jaunes (or), qui marquaient la richesse et la force; la couleur rouge (gueula), qui indiquait la vaillance; l’azur, symbole céleste de la beauté dont l’idéal est au ciel, et de la bonne renommée qui conduit au salut.
C’est dans ces combats que le brave Jehan Guiton paya en gloire au roi de France la défection de deux membres de sa famille. Un capitaine anglais, d’une taille si gigantesque et d’une valeur si formidable que quelques-uns l’avaient cru armé d’une puissance surnaturelle, eut l’honneur de retarder lui seul la victoire des capitaines français. Jehan Guiton alors se détache de la mêlée où il combattait aux côtés du comte d’Harcourt, et fond sur l’ennemi qu’il renverse d’un adroit coup de lance. Il saute à terre, il va l’égorger; mais l’Anglais se débarrasse de ses étriers et se défend vaillamment. Leurs poignards se brisent, ils jettent les débris de leurs armes, et se saisissant corps à corps l’un l’autre, ils se tiennent étroitement serrés. Guiton, plus souple, fait tomber son adversaire, mais il est entraîné dans sa chute. Enfin il se relève fort et victorieux, et va suspendre à l’autel du grand archange, protecteur de la patrie, le bouclier, la lance et les éperons de son redoutable ennemi.
Consternés de cette défaite, les Anglais se retirent, et les héros normands rentrent dans le mont, il était temps. Déjà, au loin, la mer faisait retentir ses sourds mugissements, et ses flots menaçaient le champ de bataille. On se retira en hâte, et les flots montaient et gagnaient la grève. Des blessés gisaient çà et là, poussant des cris lamentables. On ne put les enlever: ils furent engloutis dans l’abîme.
Le comte d’Aumale, toujours accompagné de l’infatigable Jehan Guiton, continua ses fréquentes excursions dont le mont Saint-Michel fut toujours le théâtre. Un de ces sièges les plus remarquables fut celui de 1423. Les Anglais, alors à l’époque de leurs succès, avaient une artillerie formidable, quinze mille hommes d’armes, des bastilles tout autour de la place, et sur mer une immense quantité de petits bâtiments de guerre. La Normandie donna dans ce danger imminent tout ce qu’elle avait de plus vaillants et de plus nobles guerriers. Tout le trésor héraldique de la vieille Neustrie était là. Parmi ces noms, autrefois encore inscrits devant l’autel de Saint-Sauveur, en l’abbaye du mont, on voyait, outre la noblesse normande, figurer les noms et armes de Crépi, de Guémenée, de Thorigny, de Quintin, de Mesles, de Fontenoi, de Brezé, les plus respectables fleurons de notre couronne féodale.
Forts d’une confiance en leurs armes que justifiaient trop nos revers et leurs succès dans le reste de la France, les Anglais, avant de commencer l’attaque, envoyèrent un héraut sommer le gouverneur de se rendre au plus tôt afin de mériter son pardon, lui déclarant que, s’il refuse, il aura tout à craindre. Mais Dieu a permis que la patrie eût ses martyrs comme la foi. Le gouverneur répondit fièrement: « Va rapporter à ton maître que nous sommes résolus d’honorer la cérémonie du couronnement de notre légitime chef et maître Charles VII, et de lui conserver cette place ou de nous ensevelir sous ses ruines. »
Le général anglais frémit de colère à cette noble réponse, et, jetant des regards menaçants sur le drapeau blanc qui flottait au sommet du mont: « Superbe étendard, dit-il, tu seras ce soir abattu dans la poussière. »
Puis il s’élance à la charge, à la tête de l’artillerie, et foudroie les remparts, dont un pont s’écroule aux cris de joie féroces des Anglais. La brèche est large, l’assaut est facile. Les bataillons s’y précipitent assurés d’une prochaine victoire: les flèches des archers tombent sur nos braves chevaliers en une pluie mortelle. Les éléments eux-mêmes semblent se soulever contre les Français, et les sables de la grève, soulevés en tourbillons immenses, enveloppent le mont et protègent les assaillants. Tout semble perdu.
Du haut d’une plate-forme, un religieux de l’abbaye observe avec anxiété les mouvements du combat.
« Je vois, dit-il, les hommes d’armes courir aux murailles et y déployer un magnanime courage, et de temps en temps du milieu des clameurs et du cliquetis des armes s’élèvent des cris de « Montjoye, saint Denis, saint Georges, » comme la voix de l’espérance. Quel spectacle! Voilà que, sur la brèche, les chevaliers combattent seuls à seuls. Dieu des armées, défendez vos pauvres serviteurs!... Le gouverneur est entouré d’ennemis: il se dégage et monte sur le troisième bastion; il renverse tout ce qui lui résiste, et arrache les enseignes ennemies. L’épée de Guillaume de Verdun saute en éclats; il s’arme d’une hache, et porte des coups terribles. Avec quel courage aussi, cet homme couvert d’armes rouges fait ranger aux pieds des murailles les troupes anglaises! L’épée haute et le visage découvert, il les anime et les ramène au combat. On précipite sur eux des pierres, des poutres, des rochers. Saint Michel combat pour nous! Sus à l’ennemi: victoire! nous sommes sauvés! »