Ainsi parlait aux cavaliers normands le bon religieux, comme sous l’inspiration prophétique. Il disait vrai: la victoire était gagnée.
Le découragement s’empare de l’armée anglaise. Saisis d’un religieux scrupule, les soldats sont près de se refuser à l’attaque. On les fait combattre contre l’archange saint Michel, pourront-ils jamais remporter la victoire?
Le comte de Lescale commandait les armées du roi d’Angleterre. Il crut que la fortune leur serait plus favorable sur mer, et il couvrit la baie de navires au pavillon rouge. La légende rapporte qu’au moment où il disposait ses vaisseaux, un vieil ermite, qui vivait à Tombelène dans un grand renom de sainteté, vint l’avertir au nom de l’archange que le Dieu des armées était avec la France. Il lui rappela que, chaque fois que des flottes ennemies avaient menacé le mont, on avait vu le glorieux saint Michel exciter les orages et les tempêtes, et engloutir les vaisseaux. Le comte méprisa l’avertissement du vieux solitaire et fit ranger ses vaisseaux; mais il n’avait pas fini qu’une tempête effroyable s’élève de l’Orient, brise et disperse tous les navires ennemis; et le lendemain, la mer jetait sur le rivage d’innombrables débris.
Cependant les Anglais s’opiniâtrèrent et recommencèrent peu après l’attaque par terre. Cet assaut fut désespéré et terrible. Le carnage fut affreux, et nos braves chevaliers furent réduits à se renfermer dans le château. Tremblant pour leur liberté, les religieux se joignent à leurs défenseurs et prennent leur part du combat et de ses dangers. Un moment encore, et l’abbaye allait tomber au pouvoir des Anglais. Tout à coup une troupe des plus braves chevaliers, inspirés par l’héroïsme du désespoir, se font jour dans la mêlée, rompent l’ennemi, et foulent aux pieds ses enseignes. Les Anglais plient; leur chef voudrait les rallier; mais la déroute devient générale, et le champ de bataille, avec les bagages, les vivres, l’argent, tout reste au pouvoir de la garnison.
Mais la ruse ne réussit pas mieux que la force à l’armée anglaise. Le siège est converti en blocus, et des batteries flottantes interceptent pendant longtemps l’entrée des vivres et des secours. A ce moment, Guillaume de Montfort, évêque de Saint-Malo, apprend la détresse et le désespoir de l’héroïque garnison. Les religieux du mont avaient engagé les reliquaires et les bijoux sacrés. L’évêque rassemble plusieurs nobles bretons, arme et remplit de vivres tout ce qu’il y a de vaisseaux dans le port; et cette petite flotte, expédiée sous les ordres de Bryens de Chateaubriand, s’en va sous la garde de Dieu à la délivrance des braves chevaliers normands. Elle apporte avec elle les bénédictions et la victoire, et de ce moment, les Anglais ne purent qu’entretenir garnison dans la forteresse.
XVII
Jeanne d’Arc et l’Avranchin.
Ce ne fut que sous Charles VII que la France reconquit ouvertement Tombelène, après la merveilleuse intervention de la Providence sous la figure gracieuse et nationale de Jeanne d’Arc. Ce fut à cette époque aussi que les moines eurent la douleur de relater dans leurs annales ce schisme national si funeste à notre histoire, qui partagea en deux camps l'Avranchin où pesait encore le joug de l’étranger. La convoitise de l’Angleterre n’avait pas abandonné ce splendide rocher pour la possession duquel elle avait dépensé tant d’efforts et de sang. Alors des enfants de la mère patrie tournèrent l’un contre l’autre des armes françaises. A côté de Glacidas, le terrible ennemi de Jeanne d’Arc, et de ses barons anglais, se battaient un grand nombre de seigneurs normands, enrichis, au prix de leur lâche soumission, des dépouilles des fidèles sujets du roi de France... Dans cette lutte terrible, Pontorson fut détruit, vingt-six églises furent abattues dans l’Avranchin. La mémoire bénie de la Pucelle vient se mêler à ce point du récit: Jeanne délivre Orléans, et le bruit de sa victoire relève les vaincus, désarme les vainqueurs. L’Avranchin reconnaît sa mission providentielle et la salue comme une sainte. Son noble et doux exemple, ses succès raffermissent les cœurs, réchauffent le patriotisme, attiédi par ces longues luttes de la Normandie avec ses voisins redoutables.
Mais Jeanne d’Arc meurt: un indigne supplice satisfait la haine de ses ennemis et arrête nos victoires. L’Avranchin tout entier s’en émut: un plaidoyer plein d’autorité et d’éloquence s’éleva, en faveur de cette sainte victime, de la bouche de Jean de Saint-Avit, évêque d’Avranches, pour proclamer son innocence et anathématiser ses bourreaux. Ce généreux défenseur ne put rien contre les juges d’iniquité, et Jeanne fut sacrifiée, hostie pure et sainte, à la nationalité jalouse de l’Angleterre. Il est remarquable que ce fut un des successeurs du vénérable évêque Jean de Saint-Avit qui contribua le plus à faire réhabiliter la mémoire de cette messagère céleste des bontés de Dieu, et c’est encore de l’Avranchin que plus lard partirent plusieurs pièces démonstratives en sa faveur, qui ne furent pas sans poids dans la révision de son procès et dans la conclusion de cette importante affaire [1].
On dira ce qu’on voudra de cette époque de luttes et d’infortunes. Quant à nous, il ne nous est pas prouvé qu’il y ait dans notre histoire aucune période plus émouvante, plus dramatique, plus sympathique peut-être à des cœurs dévoués au pays encore plus qu’à leur drapeau, que ce temps où la patrie, à l’agonie, sentant s’agiter dans des angoisses déchirantes la dernière fibre de sa nationalité, voyait encore la main de Dieu étendue sur sa détresse, et s’écriait dans son cœur troublé: « Dieu protège la France! » Ces guerres brillantes de l’empire sont plus connues; toute cette génération a pris les noms de ces héros enguenillés qui couvrirent nos frontières menacées de forteresses vivantes, qui passèrent les fleuves pour détruire et créer des royaumes et des souverainetés nouvelles, qui partirent soldats et qui revinrent maréchaux; mais ces temps d’héroïsme, de candeur et de foi, ces exploits dont quelques moines obscurs et quelques discrets chroniqueurs nous ont à peine transmis la minute, toutes ces grandeurs modestes qui ont à peine trouvé quelque froid historien, n’ont qu’une place obligée dans nos souvenirs classiques. Et peut-être cette époque de troubles et de discordes n’est-elle que le laborieux enfantement d’où devait sortir la vraie nation française?