Le roi Charles VII, en reconnaissance de la protection mystérieuse que l’archange étendait sur l’Avranchin, avait eu la pensée d’établir l’ordre royal de Saint-Michel. Il mourut avant d’avoir accompli ce vœu, et ce fut Louis XI qui eut tout l’honneur de cette institution. Quand ce prudent monarque, après avoir soumis la pétulante Bretagne, eut réuni à la couronne le reste de la Normandie, ce fort de la féodalité, il se rendit en pèlerinage au mont Saint-Michel avec un cortège illustre et nombreux. Sa première offrande fut de six cents écus d’or, ce qui était alors une somme considérable. Debout et entouré des grands du royaume, il dicta au chancelier l’acte d’institution, à la gloire de Dieu et sous le vocable de la bienheureuse vierge Marie, des saints, et particulièrement du glorieux archange saint Michel. Le roi fit chevaliers les seigneurs de sa suite qu’il avait désignés à ce dessein; c’était toujours, comme au temps du preux Roland, l’accolade de l’épée nue. La fin de la cérémonie était la réception du collier de l’ordre fait de coquilles entrelacées d’un double lacs, posées sur une chaîne d’or d’où pendait une médaille représentant l’archange foulant aux pieds le dragon de l’abîme et le perçant de sa lance. Le chevalier était averti, selon la formule traditionnelle, que l’hérésie, la trahison, la lâcheté et la fuite dans le combat entraînaient l’exclusion de l’ordre. Ce fut le roi François Ier qui remplaça les doubles lacs du collier par une cordelière, parce qu’il portait le nom de l’instituteur des Franciscains, et pour se conformer aussi à la prière de la reine Anne de Bretagne, sa belle-mère.
XIX
Guillaume Postel.
Du mont Saint-Michel aussi nous voyons poindre en France nos premières aurores littéraires. Il fut en quelque sorte une pépinière, où, dans le silence et le recueillement, s’élevèrent quelques-uns de nos savants et de nos écrivains les plus distingués de la Renaissance. L’une de ces nobles et sévères individualités est Guillaume Postel, un des savants les plus remarquables que produira jamais notre patrie si féconde pourtant en grands hommes. Rien de plus intéressant que la vie de cet illustre érudit, dont la jeunesse studieuse et éprouvée offre une suite intéressante d’aventures et de vicissitudes de toutes sortes. Le cadre de ce travail ne nous permet pas de raconter cette belle et curieuse vie; mais nous la résumerons en disant, d’après les historiens eux-mêmes, que jamais aucun homme de lettres ne posséda en aucun temps une pareille universalité de connaissances. François Ier, ce puissant patron des lettres, des sciences et des arts, et la reine, sa sœur, cette charmante Marguerite des princesses, surent distinguer dans la foule ce mérite si humble, et le firent sortir de son obscurité volontaire. Le savant Châtel le leur désigna. Ce digne protégé du roi-chevalier est une des plus belles intelligences qu’a toujours tentées ce rêve sublime: la fusion de toutes les nationalités dans l’universalité du catholicisme. Aussi l’un des plus célèbres ouvrages de cet homme illustre, celui qui révèle tout entière sa pensée, est un livre intitulé: De la Concorde du monde, que l’auteur écrivit dans la pensée de ramener tous les peuples au catholicisme. Il entra dans la Société des Jésuites, parce que, disait-il, « leur manière de procéder est la plus parfaite après les Apôtres qui onques fust au monde. » Mais, nouvel exemple de la fragilité humaine, l’orgueil de la science et la vieillesse égarèrent sa raison; il se retira vers la fin de sa vie au monastère de Sainte-Marie-des-Champs, et il y mourut.
Il semblerait d’ailleurs que cette abbaye du mont Saint-Michel fut le refuge de la science sacrée au moyen âge. Un des plus célèbres rivaux de cet illustre savant est Cenalis, célèbre par le zèle et l’éloquence de ses prédications et de ses contestations avec le fougueux Calvin. On sait que cet hérésiarque n’était rien moins que poli dans ces disputes de controverse, et qu’il ne laissait pas payer d’injures lorsqu’il ne pouvait payer de raisons. Il traita le savant évêque d'Avranches de chien, de porc, en attendant qu’il le traitât de cyclope, et que, finalement, il le renvoyât à la cuisine à raison de son nom, cenal.
Un des derniers grands hommes qui furent la gloire de l’Église de France et du siège épiscopal d’Avranches fut le célèbre et savant Huet. Si l’on pouvait douter que la science, en germant dans une intelligence chrétienne, n’y devienne le principe de toutes les probités et de tous les renoncements, il ne faudrait qu’étudier cette belle et féconde vie pour s’en convaincre. Comme Hippocrate, insensible aux brillantes promesses d’Artaxerxès, ce grand homme résista aux offres brillantes d’une cour étrangère, et préféra une part modeste de gloire dans sa patrie, et les bienfaits délicats mais mesurés de Louis XIV, son roi bien-aimé, aux éclatants honneurs que Christine de Suède, cette protectrice illustre des sciences et des arts, faisait briller de loin à ses yeux. On raconte de ce savant évêque qu’il était constamment occupé à l’étude, et qu’absorbe presque sans relâche par les choses de l’infini, il avait peine à descendre de son ciel aux détails de la vie, quelquefois importuns à ses méditations. Un jour, pendant qu’il méditait les Écritures que, notamment, il avait lues vingt-quatre fois, rien qu’en hébreu, une femme d’Avranches vint lui demander une audience pendant ce temps. Elle s’enquit où il était; on lui répondit qu’il était à étudier; c’était la seconde fois qu’elle recevait de Sa Grandeur une semblable réponse. La bonne femme s’impatienta. « Ah! s’écria-t-elle, quand donc aurons-nous un évêque qui aura fait toutes ses études! »
On ne dit pas si le bon abbé Huet lui donna audience cette fois.
Mais le mont Saint-Michel ne fut pas qu’une école de savants, il fut aussi un des sanctuaires de notre poésie nationale. Au XIe siècle, le vicomte d’Avranches, Hugues, tenait dans cette ville une cour si brillante que toute la noblesse normande y accourait en foule. Longtemps auparavant, un des abbés du mont, le célèbre Robert, écrivait en latin les annales de son monastère, et un de ses religieux en rédigeait sous ses yeux le récit en vers. C’était un vrai tour de force, en raison de l’époque.
Plus tard, le jeune prince Henri, l’un des fils du Conquérant, qui n’avait eu que cette partie de la Normandie pour tout héritage, faisait aussi de sa cour le brillant refuge des lettres et des arts. C’est à Avranches que se jouèrent les premiers mystères. Mais ces farces et soties, qui corrompaient le goût du reste de la France, ne furent jamais goûtées dans ce vieux coin de la Neustrie, où semblait s’être réfugiée la langue nationale. Jean d’Avranches, un des évêques les plus éclairés d’alors, fit représenter de ces mystères rimés dans sa cathédrale. C’était l’histoire de la naissance du Sauveur, les bergers, les mages. Traduites du latin en français, ces pièces furent imprimées à Avranches sitôt que l’imprimerie y fut connue, et il doit se trouver encore de ces vieilles reliques de notre passé littéraire dans quelque rayon oublié de la bibliothèque de cette ville. Au XIVe siècle, les trouvères les plus distingués partirent de l’Avranchin.
Grâce au savant Pierre Leroy, la poésie avait beaucoup progressé dans l’Avranchin au XVe siècle. Henri d’Avranches, jongleur de Henri III, roi d’Angleterre, composait un poème sur les guerres des barons anglais, ouvrage curieux que l’Angleterre et la Normandie ne possèdent plus. Le mont Saint-Michel jouissait alors d’une si grande célébrité que tous les poètes français l’avaient célébré. Quelques-uns de leurs poèmes sont pleins d’onction, et le style en est clair et coulant. Nous regrettons que l’espace nous manque pour offrir quelques fragments à nos lecteurs.