Plusieurs ouvrages modernes sur le mont Saint-Michel, qui ont obtenu quelque vogue, ont voulu insinuer que le pèlerinage du mont Saint-Michel, comme une foule d’autres, disent-ils, aurait été une affaire de mode uniquement. Si ce fut jamais une mode, il faudra convenir qu’elle a duré plus qu’aucune autre, et ceci n’est pas difficile à prouver.

Le premier roi de France qui se prosterna devant l’autel élevé sur ce rocher au prince des anges, fut Childebert III, qui y vint, en 710, humilier son front couronné.

Le bruit de quelques miracles opérés en ce lieu par l’intercession du patron de la France, des indulgences attachées à ce pèlerinage par le Souverain-Pontife, et l’exemple des rois, y attirèrent presque toute la chrétienté. Au XIe siècle, l’empereur Charlemagne, édifié des merveilles qu’il entendait raconter, fit peindre sur ses étendards l’image de l’archange, et il le proclama le protecteur céleste de ses États. Depuis, aucun roi de France, si ce n’est Louis XV, n’y manqua. C’est ce qu’attestent les respectables manuscrits du mont, le fameux Livre vert et l’histoire même du fameux abbé dom Huynes.

Le mont Saint-Michel vit se réconcilier ensemble, par les soins de l’abbé, le duc de Bretagne et le roi d’Angleterre Henri II, qui était encore maître de ces lieux. Le jeune roi Louis VII, le cœur encore ulcéré par le souvenir de l’ingrate Eléonore, se trouva avec ce monarque à l’abbaye quand il vint accomplir le pèlerinage de coutume au mont Saint-Michel. Ces deux rois dînèrent ensemble au réfectoire, entourés de l’évêque d'Avranches, des cardinaux et des grands des deux royaumes; puis l’abbé du mont ayant célébré solennellement la messe, ils revinrent ensuite à Avranches, où ils se firent voir à leurs sujets et tinrent audience.

Nous avons parlé ailleurs du pèlerinage de l’auguste Louis IX, lorsque, racheté des mains des infidèles, ce grand monarque vint remercier Dieu et le saint archange de sa miraculeuse conservation au milieu de tant de dangers. Avant de partir, ce saint roi déposa sur l’autel une somme d’argent destinée à augmenter les fortifications de la place du château. Son souvenir demeura longtemps après lui sur ce saint rocher.

Charles VI le Bien-Aimé vint aussi en pèlerinage au mont Saint-Michel. Ce monarque était alors jeune et plein d’espérance; il n’avait pas encore été trahi par l’épouse qu’il aimait. La France était encore heureuse et honorée. Le monarque entra au mont Saint-Michel sur un cheval blanc royalement caparaçonné; le clergé descendit au-devant de lui avec la croix d’or. L’abbé Pierre Leroy, docte et féal ami du roi, avait sa mitre couverte de perles et de pierreries, et de toutes parts on criait « Noël! » et l’on répétait: « Bon roi, amende le pays. »

François Ier et tous les Valois, puis Henri IV, Louis XIII, le grand Louis XIV, firent sans exception le pèlerinage du mont Saint-Michel. Sans doute nos derniers princes n’ont pas manqué à cette coutume, devenue héréditaire dans leur noble maison. Les princes d’Orléans ont cru eux-mêmes y être obligés; et Mme de Genlis, avec un peu de gloriole, parle de leur voyage dans ses Mémoires. Il va sans dire que les lecteurs de bon sens qui ont parcouru ces écrits, ont bien dû sourire un peu à l’occasion de la fameuse cage de fer, où avaient dû gémir, dit cette dame, tant d’infortunées victimes de la tyrannie des rois. La Bastille et la cage de fer du mont Saint-Michel sont des Croquemitaines assez bien trouvés pour les enfants de la Révolution; mais peut-être ces enfants terribles les ont-ils déjà regardés d’assez près pour n’y plus croire eux-mêmes.

XXIII
Le retour de l’archange.

La Révolution, qui avait tout osé, n’osa pourtant pas se mesurer avec ce colosse dix fois séculaire, et en jeter les pierres à la mer, qui brise chaque jour ses flots indomptables aux flancs altiers de cet immuable roc. Le mont Saint-Michel n’avait été réellement une prison que depuis que la Révolution les avait multipliées pour y ensevelir toutes les grandeurs et toutes les saintetés de ce monde. Aussi cette paisible abbaye, qui avait été si longtemps comme un pied-à-terre du ciel ici-bas, dut-elle être bien étonnée de recevoir dans ses murs, à titre de prisonniers, trois cents conventionnels, en temps de florissante république.

Cette indigne transformation dura soixante-dix ans.