Depuis longtemps, la France, avide des saintes dévotions qui la faisaient vivre par l’âme autrefois, tournait les yeux vers ce rocher d’où lui étaient venues si souvent les bénédictions célestes. Une pensée généreuse de restauration germait dans le cœur d’un de nos plus dignes évêques français, Mgr Bravard, évêque de Coutances et d’Avranches.

Enfin, en 1863, le saint archange reprenait possession de son sanctuaire, et les pèlerins antiques y étaient solennellement rétablis. Tous les vrais Français en béniront éternellement l’éminent prélat dont l’initiative courageuse a renoué dans notre histoire les souvenirs de notre cher passé et les espérances de l’avenir.

En automne, l’an 1867, par une splendide solennité, la sainte basilique, purifiée et rajeunie, se rouvrait aux vœux de la France et au culte si national de saint Michel.

Mais depuis deux ans que cette foi catholique, dont la sève intarissable survit à tous nos désastres, à toutes nos défaillances, refleurit comme de nouveau dans toutes les parties de notre patrie, les beaux jours de cette dévotion patronale semblent revenus pour jamais.

Le pèlerinage de 1873 a dépassé tout ce que nous aurions osé prévoir. Non, ce n’est pas la curiosité, ce n’est pas un simple attrait artistique qui a conduit là ces masses de pèlerins: il y avait une âme, une pensée dans cette procession de la France au saint lieu d’où plane sur nos destinées la protection de notre ange gardien.

« Quel spectacle, dit le compte rendu des nouvelles Annales du mont Saint-Michel, aussi religieux que pittoresques, de voir ces barques chargées de pèlerins qui glissent en chantant sur une mer calme, ou ces longues files de piétons qui se dessinent sur le sable, ces blancs habits du clergé, ces innombrables bannières qui flottent au vent. Les cantiques des pèlerins se rapprochent et viennent bientôt frapper les échos du vieux monastère; la grosse cloche leur répond, et, du haut des terrasses, les voix des missionnaires de l’abbaye alternent avec les murmures de la grève. C’est le dialogue de la terre et du ciel.

Les RR. PP. missionnaires, qui remplacent aujourd’hui les anciens et illustres abbés du mont, attendaient la procession à l’entrée de la petite bourgade qui échelonne ses maisons rustiques sur les flancs de la montagne. On monte au sanctuaire vénéré par la rue si curieuse et si accidentée du mont Saint-Michel, toute formée de terrasses et d’escaliers. Le chemin des remparts est encore plus pittoresque, s’il est possible; il longe ces magnifiques créneaux, d’où nous contemplent — oserons-nous dire aussi — dix siècles de luttes et de gloire, et qu’une poignée de chevaliers normands nous ont conservés, malgré les efforts de vingt mille Anglais. Quelle grandeur, quel prodige! Poètes, savants, pèlerins, vous tous dont les rêves appellent l’infini, venez et voyez!

La chrétienté gardera longtemps le souvenir de ce pèlerinage solennel. L’âme, l’intelligence y trouvèrent leurs émotions et leurs extases. Après la messe et l’office, couronnés par la bénédiction apostolique que Pie IX, par dépêche, envoyait aux heureux pèlerins, les voyageurs se répandaient dans toute la ville et visitaient curieusement ce donjon gigantesque qu’on a appelé si justement la merveille de l’Occident. Les cryptes, les tours, les cachots, les cloîtres, les salles, le promenoir se disputaient leur attention. Quoi de plus riche en curiosités archéologiques que ce sanctuaire dans son dénûment, qui ne lui permet même pas le modeste aménagement de nos plus simples églises de campagne?

C’est à nous chrétiens, à nous Français, de ressusciter dans ce vénérable tabernacle de notre nationalité son ancienne splendeur. Elle manque encore aussi au sommet du mont, cette statue vénérée de notre archange dont la durée a été la mesure de nos prospérités d’autrefois. Unissons-nous dans une patriotique offrande, et reconstituons cet admirable chef-d’œuvre, ce frontispice du mont Saint-Michel, l’archange qui dominait de toute la puissance de son épée victorieuse les éléments courroucés et les inimitiés menaçantes. L’œuvre est facile; les dimensions de l’ancienne statue ont été conservées, et celle qui surmonte une des tours de la ville de Bruxelles a été faite sur ce modèle.

Une pieuse croyance que rien ne déracinera jamais dans notre peuple fidèle, nous insinue que la France reverra ses beaux jours quand elle aura replacé, sur la cime qui lui a si longtemps servi d’autel, l’image triomphante du protecteur de la patrie. Ne fermons pas notre cœur à cette souriante prophétie. Nous avons assez détruit; il est temps de réparer.