On ne veut traiter ici que son importance historique, et il y a là assez de matière déjà pour donner lieu à un livre.
Il est assez connu aussi que la ville n’a qu’une seule rue qui aboutit en serpentant au portique de la vieille abbaye, vénérable relique de ce XIIe siècle, l’une des plus fécondes époques de notre moyen âge. Cette abbaye était à bon droit regardée comme une merveille de magnificence sévère et de construction savante.
IV
L’abbaye du mont Saint-Michel.
Des ouvrages spéciaux ont donné de ce monument des descriptions trop complètes pour y pouvoir rien ajouter, et trop étendues pour pouvoir être abrégées ici. L’église abbatiale avec ses colonnes élancées et ses roses de vitraux résumait bien l’archéologie du XIIe siècle. Le maître-autel était entièrement recouvert d’argent massif, ainsi que le tabernacle et ses gradins qui supportaient la belle figure sculptée de l’archange, d’après Raphaël, et qui était, dit-on, un superbe monument de l’art. Tous les gentilshommes de Normandie qui partaient avec Guillaume le Conquérant, en 1066 et 1067, avaient leurs armoiries coloriées autour du chœur et de l’abside, et c’étaient là des documents peu importants pour le peu d’anciennes familles nobles qui restaient encore en Angleterre. La salle des Chevaliers de Saint-Michel, galerie héraldique où semblait être réfugiée toute la pompe féodale de la vieille France, était encore, il y a quelques années, transformée en un atelier de tisseranderie et de filature. C’est pitié de voir avec quel dédain la France traite toutes ces magnifiques vieilleries dont quelques-unes seulement feraient la gloire et l’orgueil des autres nations. Je sais bien que les riches ont le droit d’être prodigues, et que, si elle gaspille si légèrement le trésor de ses souvenirs, c’est qu’elle a de quoi puiser dans son fécond et généreux passé. Cependant comme on peut être fier sans forfanterie, on peut aussi être économe sans avarice, et il n’y aurait ni mal ni ridicule à ce qu’on fût plus soigneux de nos vieilles reliques, à ce qu’on leur conservât surtout leur prestige. Nous ressemblons à des enfants qui joueraient aux billes avec les diamants de leur mère.
Ah! si les Anglais, ce peuple patriote par excellence, possédaient de telles richesses nationales, comme ils seraient fiers et comme ils en useraient autrement! Quand on les voit montrer avec tant d’orgueil, aux étrangers, sous verre et grillage, leurs diamants de la couronne, dont l’origine ne remonte pas au delà du règne d’Édouard III, on peut croire qu’ils seraient capables d’enchâsser tout entier un monument comme notre mont Saint-Michel, s’ils avaient le bonheur et la gloire d’en compter un pareil.
Le grand réfectoire des religieux et les anciens dortoirs, d’un style simple roman gothique, étaient presque des monuments à eux seuls, tant ces salles offraient de majesté et de grandeur. Mais tout cela a subi depuis la Révolution tant de vicissitudes, qu’il reste à peine quelque chose de leur grand air. Le cloître, formé de colonnettes de granitelle variée, ajustées vers la pointe des ogives avec des sculptures en marbre imitant des nœuds de cordage, est du travail le plus riche et le plus ingénieux que l’on puisse voir, et d’un effet sublime de prestige. Lorsque le soir, aux rayons de la lune, le vent de mer vint sur la cime du rocher ébranler ses arceaux gothiques, il semble qu’on voit s’agiter comme des feuilles les chapiteaux et les rosaces, et que les ombres pieuses des moines qui attendent dans le caveau le jour du réveil éternel, vont se lever et apparaître encore sous ces arches silencieuses avec leur rosaire et leur missel, pour se réunir comme autrefois à l’appel de la prière.
Les souvenirs de la marquise de Créqui, et elle se connaissait en belles choses, citent surtout comme un remarquable effort de construction la réunion de quatre immenses piliers gothiques qui supportent une voûte sur laquelle ont été bâtis le rond-point du sanctuaire et la base du grand clocher qui sont édifiés en dehors du plateau du rocher. On reconnaît bien le génie du christianisme, et surtout du christianisme gothique, dans cette conception si savante et si grandiose. « On parle toujours, dit l’auteur que nous venons de citer, on parle toujours de la Diplomatique des Bénédictins français et de l’Art de vérifier les dates; mais il m’a toujours semblé que le grand œuvre des Bénédictins était leur abbaye du mont Saint-Michel. »
V
La légende du rocher de Tombelène.
A une demi-lieue du mont, on aperçoit, à fleur d’eau, un petit îlot sablonneux. C’est le rocher de Tombelène. Ce lieu avait été consacré par le culte des druides, qui, dit-on, y avaient élevé un temple au soleil qu’ils adoraient. Du temps où la Bretagne était couverte de monuments celtiques, le mont Saint-Michel offrait un piédestal au dolmen et une retraite mystérieuse aux druidesses. Avant la domination des Romains, c’était de là qu’elles rendaient leurs oracles. Neuf druidesses habitaient en ce lieu et dictaient aux peuples celtiques leurs lois vénérées. L’Histoire ecclésiastique de la Bretagne et les Essais de Sainte-Foix rapportent à ce sujet une curieuse tradition que voici:
« Les marins ne manquaient pas, avant de s’embarquer, d’aller acheter aux druidesses du mont Bélénus des flèches qui, lancées dans les flots par le plus jeune et le plus beau d’entre eux, devaient conjurer ou apaiser la tempête. Au retour du navire, le jeune voyageur venait, plein de reconnaissance, offrir des présents à la prêtresse; et elle, avant de le laisser partir, attachait de sa main, sur ses vêtements, des coquilles dont le nombre témoignait, aux yeux de ses frères, de sa valeur et de son mérite. » Peut-être faut-il voir là l’origine du premier costume de nos pèlerins du moyen âge.