L’auteur d’une savante notice sur le mont Saint-Michel fait observer, avec la naïveté superstitieuse d’un antiquaire, qu’il n’y a toujours eu jusqu’à présent au mont que des femmes occupées à tenir des boutiques de chapelets, de colliers, de médailles, d’écharpes couvertes de coquillages, et enfin de toutes ces curiosités locales dont les pèlerins n’oublient jamais de faire provision. Il a l’air d’insinuer que l’esprit druidique a continué de planer sur nous des extrémités de notre continent, et qu’il imprègne encore de sa poésie sauvage ces régions où notre moyen âge a passé avec les splendeurs de la foi, laissant derrière lui une longue traînée de parfums sacrés et d’encens.
Les traditions sont nombreuses et différentes sur l’étymologie du nom de Tombelène; mais la plus intéressante est celle-ci, que nous prenons au savant bénédictin dom Huynes.
« Il y avait autrefois un prince de Bretagne qui avait nom Hoël. Il possédait une fille blonde et blanche comme les ondines de la Scandinavie. Elle s’appelait Hélène. Elle était la joie de son père et l’ornement des bords de l’Armorique. Un jour, elle disparut. Un cruel ravisseur l’avait conduite dans l’île mystérieuse des druidesses. Son pauvre père pleurait et interrogeait vainement les voyageurs qui passaient dans sa contrée. Jamais il ne retrouva la trace de sa fille unique et bien-aimée. Le pauvre père mourut seul et désolé. La belle princesse conserva quelque temps l’espérance de voir arriver le jour de sa délivrance. Il ne se trouva nul pèlerin pour aller appeler à son aide les puissants de l’Armorique, ni porter un message à ce père qu’elle aimait plus que la vie. Après avoir attendu de longues années, elle sécha de langueur en cherchant des yeux les blanches rives de sa patrie. Sa nourrice l’enterra dans cet île et l’y pleura longtemps. On dit que c’est en sa mémoire que le peuple de Normandie donna le nom de Tombe-Hélène (Tombelène) au mont qu’habita cette belle et malheureuse jeune fille. »
Cette légende, que rapporte le savant Bénédictin, a été extraite d’un célèbre poème en langue romaine, le roman du Brut, qui est peut-être l’origine de tous les romans de la Table-Ronde.
Tombelène devint dans la suite un prieuré dépendant de l’abbaye du mont Saint-Michel, et le roi Louis XIV, qui pensait à tout, en fit le siège d’un de ses gouvernements de France. Ce fut le surintendant Fouquet qui y ajouta des constructions considérables et qui y mit une garnison.
Jusqu’en 89, les pèlerins ne manquèrent pas à Tombelène, et sa chapelle, dédiée à Notre-Dame et à sainte Apolline, vierge et martyre, était encore très régulièrement ornée de dons et d’offrandes avant la Révolution. Les navigants affluaient dans ce sanctuaire après les voyages maritimes; on y voyait suspendre des ex-voto et des ancres de sauvetage; des branches de corail, des mamelons d’ambre, des prismes d’aigue-marine, apportés par les matelots, décoraient les murs; et des cailloux, roulés par les vagues, ont servi de base à ce précieux petit édifice.
C’était une coutume des ducs de Normandie et de nos rois, leurs suzerains, de ne pas manquer, dès leur avènement, à se rendre pieusement en pèlerinage à la sainte montagne, in periculo maris, comme l’ont nommé nos chrétiens du moyen âge. Depuis Philippe-Auguste jusqu’à Louis XV, pas un de nos princes n’y manqua. Le régent, tuteur d’un roi de cinq ans, négligea, au milieu des désordres de sa folle vie, de faire remplir si scrupuleusement à son royale pupille une pratique de foi traditionnelle qui n’allait guère au scepticisme si connu de son caractère et de ses mœurs. Le jeune Louis XV fut donc le premier de nos rois dont l’avènement ne fut pas consacré par ce pieux pèlerinage, devenu l’un de nos us et coutumes monarchiques.
Or il y avait, dans les vieux chartriers de l’abbaye Saint-Michel, une ancienne prophétie dont nous avons déjà parlé, relativement à la statue de l’archange. Cette prophétie terrible annonçait les plus grands malheurs à celui de nos rois qui ne viendrait pas honorer, dans son sanctuaire, le glorieux archange, protecteur de la France et du trône, et cette prédiction atteignait aussi ses héritiers jusqu’à la troisième génération. Si la tradition existe réellement, ainsi que cela a été prouvé, on ne saurait disconvenir que l’abbé Richard de Toustain n’ait eu la vue longue, et juste surtout! soit dit douloureusement en passant.
Ah! si cette procession brillante de pèlerins qui vinrent sans interruption pendant plusieurs siècles apporter à cette magnifique solitude leur prière et leur souvenir, avait laissé quelques noms au mur du sanctuaire, quelles listes splendides nous aurions ici à reproduire!
Mais non; ces grands hommes, dont la plupart ont marqué de leur sceau leur époque ou nos institutions nationales, passaient silencieusement, au milieu de ces grandes choses, sans souci des clameurs de la postérité, faisant toute chose simplement, avec cette sublime humilité dont nous avons, en quelque sorte, perdu le sens, en même temps que celui de la vraie grandeur.