Montons quelques marches, et pénétrons dans la salle de réception, après avoir admiré la superbe guirlande de feuillage et de fruits d'or qui encadre la porte jusqu'à mi-hauteur des chambranles; une légère balustrade ferme seule le seuil, et lorsqu'on l'a franchi, on se trouve dans un étroit péristyle qui communique directement avec le salon et semble en faire partie. Si vous êtes un visiteur de condition inférieure vous ne dépasserez pas ce péristyle et c'est à genoux que vous devrez adresser la parole au maître du lieu qui, assis sur le banc d'honneur au fond de l'appartement, ne vous prêtera qu'une attention distraite et dédaigneuse; mais si vous êtes mandarin comme lui, il agira tout autrement: il se précipitera à votre rencontre, vous accablera de politesses et vous entraînera avec les marques de la plus vive affection vers le banc d'honneur, où il vous fera asseoir à sa gauche. On servira aussitôt le thé, les sucreries, les pipes, et tandis que l'hôte vous demandera avec le plus profond intérêt des nouvelles de toute votre glorieuse famille, vous pourrez examiner la salle de réception. Elle est assez vaste, éclairée sobrement par des châssis découpés à jour, où s'enchassera l'hiver, la coquille transparente d'un mollusque, «le placuna.» Un parfum délicat y flotte, qui émane des bois précieux dans lesquels sont taillés les meubles. Autour des murailles règne une frise très riche de couleur et d'or: ce sont de petits personnages en bois sculpté, des chevaux, des paysages; de grandes inscriptions sur fond rouge décorent aussi les parois. Le caractère chinois est par lui-même décoratif, et les fils du Céleste-Empire aiment à avoir sous les yeux les préceptes, les maximes, les pensées de leurs anciens sages.
De belles lanternes pendent du plafond; derrière le banc d'honneur se déploie un grand paravent en bois de fer incrusté de nacre. Le banc d'honneur est une sorte de grande table basse entourée de trois côtés d'une petite balustrade; des coussins plats et fort durs sont posés sur le fond du banc en marbre de Yunar enchâssé dans le bois ramagé; deux petits traversins servent à appuyer les coudes, et la table, semblable à un large tabouret, qui sépare le visiteur de son hôte, est destinée à supporter les tasses et le thé. Un épais tapis en poil de chameau s'étend sur le sol; des tables et des chaises en marbre et en bois de fer, cette matière extrêmement dure que l'on travaille si merveilleusement à Canton, sont rangées sur deux lignes; deux grandes glaces, soutenues par des supports magnifiquement sculptés, complètent l'ameublement, ces cadres sont en métal un peu troubles peut-être. Il y en a de ronds comme la pleine lune, et qui font un effet pittoresque sur le dos d'un dragon, ou entre les griffes d'un chien fantastique.
Dans les maisons plus riches s'élèvent encore au milieu de jardins, de très somptueux pavillons vers lesquels on monte par quelques marches qui leur servent de base. La balustrade en bois découpé qui entoure ce terre-plein est ordinairement ornementée du méandre bien connu que l'on nomme une grecque et que l'on devrait plutôt nommer une chinoise, car les Chinois bien avant les Étrusques et les Grecs ont orné leurs objets d'art de cette ligne décorative qu'ils savent varier à l'infini; on retrouve ces méandres qui, d'après les récits homériques décoraient le bouclier d'Agamemnon sur des vases de la dynastie des Chang, qui remonte beaucoup plus haut que le siège de Troie. L'ensemble de la construction de ces pavillons est du plus bel effet; ils sont construits dans cette architecture singulière dont l'élégante originalité est telle qu'elle était dans les siècles passés, telle qu'elle sera longtemps encore. La forme gracieusement concave des toitures recourbées aux angles, et qui s'appuient si légèrement sur des piliers de bois sans fûts ni chapiteaux, n'a-t-elle pas malgré la splendeur des ornements quelque chose de simple et de primitif? Son aspect ne fait-il pas songer à la tente fragile des premiers pasteurs?
Dans les jardins, verdoie et s'épanouit toute la flore Chinoise: des palmiers, des citronniers, des myrthes, toute une armée de cactus aux dards aigus, des cameliers, des magnolias et une infinie variété d'arbustes. Parmi les fleurs, huit ou dix espèces de lys d'une beauté incomparable; le Yeng-Yeng, cette fleur délicieuse, dont le parfum enivre; le splendide Melumbo que l'on considère comme une plante sacrée, l'olivier odorant, le dragonier pourpre qui fournit le bois de fer, l'amarante, le goyavier, le figuier banian au feuillage toujours vert, le Tchou-lau, dont la fleur très odorante sert à parfumer le thé de qualité inférieure, et par dessus tout, cette reine des fleurs que les poètes comparent aux femmes les plus belles, cette préférée des parterres chinois, à qui les jardiniers consacrent des soins infinis et qui l'emporte sur toutes ses rivales en beauté, en éclat, en ampleur: la pivoine arborescente!
LE THÉ
De temps immémorial, le thé est cultivé en Chine, tandis que son usage en Europe ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle.
Les espèces de thé sont très nombreuses; il y a le Pi-ka-va, à pointes blanches, que nous nommons Péko, et dont on distingue plusieurs espèces, entre autres le Pé-ko orange; le Bohéa, du nom des collines où on le cultive; le Kou-gou, le Sou-chong, reconnaissable à la petitesse de ses feuilles; le Pou-chong, variété du Sou-chong particulièrement estimée; la fleur du printemps Hy-sou; le Young-Hy-sou plus délicat que le précédent; le Hy-sou-tchou-lan parfumé artificiellement; le Siao-tcheou, petites perles que nous appelons poudre à canon; et le thé impérial, Ta-tcheou, grandes perles, dont la saveur est la plus aromatique. On donne à ces différentes sortes de thé des appellations très fantaisistes: qualité des plus rares, qualité exquise, qualité extraordinaire.
Le thé impérial du Ju-nan est très rafraîchissant; le thé de neige, Sué-tcha, au contraire, tonique et astringent.
Les Chinois prennent le thé sans sucre, et ne le préparent pas comme nous; ils se servent rarement de théière; c'est dans la tasse même qu'on place les feuilles, et chacun les laisse infuser à son goût. Voici d'ailleurs la recette la meilleure donnée par l'empereur Kieng-long, dans une pièce de vers qu'il composa sur le thé: «Mettre sur un feu modéré un vase à trois pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services, le remplir d'une eau limpide de neige fondue, faire chauffer cette eau jusqu'au degré qui suffit pour blanchir le poisson et rougir le crabe, la verser aussitôt dans une tasse faite de terre de yué, sur les feuilles d'un thé choisi, l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en abondance et forment des nuages épais, viennent à s'affaiblir peu à peu et ne sont plus que de légers brouillards sur la superficie; humer alors sans précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler à écarter les cinq sujets d'inquiétude qui viennent ordinairement nous assaillir. On peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.»
Cette ode, et quelques autres traductions en français, valurent à Kieng-long une épitre de Voltaire dont voici quelques passages: