C'est pourquoi Jade Pur, au lieu d'être chassée, fut conduite, par des cours, des galeries, des jardins, devant le très majestueux mandarin, et, comme il convient, tomba à genoux à quelque distance de la présence auguste.
—Comment! c'est toi, fillette, qui fais tout ce vacarme, à la porte de mon palais? dit-il en marquant de son doigt une page du livre qu'il referma. Quel tort t'a-t-on fait et qu'est-ce que tu implores de ma justice?
—Que Votre Grandeur me pardonne, dit la jeune fille en levant ses yeux humides comme ceux d'une gazelle. Jamais ma petitesse n'aurait eu la force de réclamer même contre les pires injustices et je ne serais pas ici s'il ne s'agissait pas de Votre Grandeur et d'un service que je dois lui rendre.
—À moi? Qu'est-ce que tu dis?...
—Au noble fils de Votre Grandeur, plutôt. J'ai été témoin d'un prodige et je sais des choses que je ne devrais pas savoir.
—Vraiment? dit le mandarin avec un sourire un peu moqueur. Eh bien, voyons ces choses.
Jade Pur s'assit sur ses talons et les yeux à demi fermés, d'une voix haute et monotone comme si elle lisait un livre, parla tout d'une haleine:
—Sur la Montagne des Immortels, où je cueillais des herbes précieuses, je suis montée aujourd'hui, sans m'en apercevoir, beaucoup plus haut que de coutume. Tout à coup, en ce lieu toujours désert, j'entendis des voix et je vis, par la fente d'un rocher, deux hommes, qui ne pouvaient être que des génies, examiner attentivement une haute pierre couleur d'ambre. L'un était un vieillard à cheveux blancs couvert d'un manteau blanc; l'autre un homme de belle mine dans la force de l'âge. «C'est bien ici, dit le vieillard, voici la pierre tombée du ciel!—Alors, frappons-la, pour qu'elle devienne vivante,» répondit l'autre. Et en même temps, ils frappèrent tous les deux du plat de la main sur la pierre. Bientôt elle s'anima et un personnage, beaucoup plus grand que les deux génies, s'en dégagea, en secouant des éclats et de la poussière. Il était assez effrayant, avec une bouche lippue et une large tonsure au milieu du front, pourtant il salua respectueusement les deux hommes en disant: «Que voulez-vous de moi?—Nous t'avons éveillé pour accomplir une mission importante: écoute bien. Il y a plusieurs siècles, le roi des Dragons, en remontant de l'abîme, se cassa et perdit une de ses griffes. Elle est demeurée depuis dans le trésor des Fils du Ciel et il a été impossible de la reprendre. Mais aujourd'hui, elle est sortie du trésor. L'empereur l'envoie dans une province désolée par la sécheresse, pour que la sainte relique y amène la pluie. Le roi des Dragons vous récompensera si vous pouvez saisir cette griffe et la lui rendre. L'empereur l'a confiée au fils du vice-roi du Fo-Kiang, avec menace de mort s'il ne savait pas la conduire où elle doit arriver. Il sera facile de dérober la relique au messager. Allez donc et hâtez-vous.» La pierre changée en homme se précipita vers la vallée et disparut. «Ce jeune homme ne saura pas défendre la relique, dit le vieillard, ni la reprendre si on la lui ravit; car il ignore, que pour mener à bien sa mission, il faudrait qu'il fût guidé par une jeune fille pure qui posséderait un éclat de la pierre vivante.» Là-dessus ils s'évaporèrent et je ne vis plus rien. Mais, poussée par une inspiration du ciel, je saisis un éclat de la pierre et je descendis en courant la montagne. Je vous supplie de m'envoyer vers votre fils, afin que je le sauve.
Le mandarin se caressait le menton et souriait d'un air incrédule.
—J'ai écouté ton histoire, ma fille, dit-il, parce qu'elle est assez singulière; mais tu l'as certainement rêvée: rentre chez toi et ne t'inquiète plus. Mon fils n'est pas en danger.