—Mais il n'aurait pas épousé la Esmeralda! ajoutait Dumas fils.
Quelquefois, on reprochait à mon père de ne pas se mêler aux jeux, de ne vouloir en être que spectateur bienveillant: pour montrer que s'il préférait au mouvement, l'immobilité,—qui ne dérange pas les lignes,—ce n'était pas faute d'être agile. Il consentait alors à esquisser une danse, très surprenante, qu'il appelait «le Pas du créancier». Il fallait beaucoup d'adresse, en effet, pour l'exécuter. On devait s'accroupir sur les talons, et, dans cette posture, allonger une jambe, puis l'autre, avec rapidité. C'était une sorte de gigue, très difficile et même dangereuse, si bien qu'après l'avoir sollicité, on priait le danseur de cesser la danse, tellement l'on craignait de le voir tomber.
Vers minuit, en hiver surtout, deux ou trois des carrosses du père Girault, qui avaient été réquisitionnés, s'alignaient devant la porte. Ceux des invités qui habitaient à peu près dans les mêmes zones, à Paris, essayaient de s'entendre pour former des groupes,—cela n'était pas facile, les sympathies ne s'arrangeant pas toujours de la combinaison.—Après des changements d'itinéraire, des discussions sur la situation des quartiers, on s'entassait enfin dans les voitures, en nous criant encore: «Au revoir! A jeudi prochain!» Et les véhicules, traînés par des chevaux somnolents, s'enfonçaient dans l'obscurité.
Nous fermions la porte, nous poussions les verrous; mais la petite maison de la rue de Longchamp ne s'éteignait pas encore: Théophile Gautier, toujours très éveillé à cette heure-là, était plus que jamais en train de causer. Il s'agenouillait de nouveau sur le canapé, allumait un cigare, et, tant que le cigare durait, la petite soirée intime, tranquille et douce, se prolongeait.
[VI]
Plus que jamais, une haute fantaisie présidait à l'ordre de mes études. Mon père, trop chargé de travail, ne continuait pas à les diriger, et, depuis qu'on avait définitivement renoncé au pensionnat, on nous laissait libres de faire ce que nous voulions et, même, de ne rien faire du tout.
Mais les heures de solitude étaient longues: j'étais curieuse, et j'entreprenais des voyages d'exploration, que je ne menais pas toujours bien loin, à travers n'importe quelle science, au hasard de mon caprice.
L'astronomie m'intéressait toujours vivement et je ne me lassais pas de fouiller le firmament à l'aide de mon télescope; je dévorais beaucoup de livres, très arides et, encouragée partout le monde, j'étudiais le mieux possible. Claudius Popelin, le maître émailleur, le délicat poète, qui échangeait des sonnets avec Théophile Gautier, avait fait, pour moi, un médaillon précieux représentant «la très docte Hypathie», qu'il me donnait pour patronne; et, très fidèlement, chaque année, mon frère Toto m'apportait, aussitôt qu'il avait paru, l'annuaire du Bureau des Longitudes, pour me tenir au courant des choses du ciel.
Mais sans les mathématiques, l'étude de l'astronomie était fatalement bornée et stérile.