Nul autre compositeur ne produisait sur lui une impression aussi profonde, et cette impression datait de loin, des années du romantisme: on représenta en 1835, à l'Opéra-Comique, Robin des Bois, qui avait été déjà donné à l'Odéon, en 1824. Mon père savait jouer sur le piano la célèbre valse de cet opéra: il avait dû beaucoup s'appliquer pour l'apprendre, mais il ne l'oubliait pas et l'exécutait, tout entière, dans un mouvement vif, non pas avec un seul doigt, mais avec le bon doigté et la basse. Nous étions ravies quand il consentait à nous la faire entendre. J'ai toujours la vision de ce rare tableau: Théophile Gautier, assis devant le clavier, un peu penché en avant, l'esprit tendu par une attention anxieuse et les regards sautant continuellement d'une main à l'autre. Il allait jusqu'au bout du morceau, sans jamais faire une seule faute. Quand il se relevait, très glorieux, il était bien embrassé et chaudement félicité.
Nous prenions aussi quelques leçons de dessin et de peinture d'un artiste de talent, Auguste Herst, aquarelliste de premier ordre, que mon père appréciait beaucoup.
Mais l'arrivée du Chinois Ting-Tun-Ling et la découverte de la Chine m'apportèrent des occupations nouvelles.
Ting était maintenant de la maison: sa mince silhouette, dans sa robe bleue et sa veste noire, sa figure malicieuse, aux yeux demi-clos, sous sa calotte de satin, que, selon le rite, il n'ôtait jamais, nous étaient devenues familières et ne nous présentaient plus rien d'insolite; l'exilé s'harmonisait avec les êtres et nous manquait lorsqu'il était absent. Il n'habitait pas cependant sous notre toit; on lui avait trouvé une petite chambre rue des Mauvaises-Paroles, située dans le bout populeux de la rue de Longchamp. Mais il était là au déjeuner, et, tout de suite après, nous nous plongions dans l'étude des grimoires chinois.
«Bœuf en Chambre» me fît cadeau d'un dictionnaire chinois-français, un grand in-folio que j'ai toujours. Il avait été publié en 1813, sur l'ordre de Napoléon, par le Père de Guignes. Très imparfait au point de vue pratique, il est remarquable comme typographie; les caractères chinois, de deux centimètres carrés, sont très élégamment gravés; l'édition est devenu rare. Il était d'un maniement laborieux et nous l'appelions, pour rire: «Le dictionnaire de poche.»
Tout de suite je voulus lire les poètes et essayer de les traduire. Je commençai à réunir les matériaux de la première version du Livre de Jade, que «Judith Walter» publia bientôt. Pour réaliser ce travail, je dus faire connaissance avec la bibliothèque de la rue de Richelieu. Là seulement on pouvait trouver des livres chinois. Presque chaque jour, accompagnée de Ting, qui me tenait lieu de duègne, j'allais m'installer dans la salle des manuscrits et nous fouillions les recueils de poésies, pour y découvrir des poèmes à notre goût, les copier, afin de les emporter et de les étudier à loisir. J'aimais beaucoup ce milieu solennel et austère, si calme et si studieux; il m'en imposait un peu et je n'osais parler que tout bas.
La première fois que je vins à la Bibliothèque, cependant, il se produisit un incident qui faillit bien m'empêcher d'y revenir jamais. A quatre heures, les garçons de salle firent retentir leur impératif: «Messieurs, on ferme!» Ayant jeté un rapide coup d'œil sur les travailleurs, je vis que personne ne bougeait. Je crus avoir le droit de ne pas me presser plus que les autres. Alors un des garçons cria tout près de nous:
—On ferme!
Nous nous dépêchions, Ting et moi, de terminer la copie de quelques vers; mais le garçon, s'adressant directement à nous, cria encore une fois:
—On ferme!