Si ce jeune turc de Schiraz voulait accepter mon cœur, Pour la noire éphélide de sa joue je donnerais Samarcande et Boukhara.
«Éphélide» nous taquinait, Nono et moi, mais «grain de beauté» était pire. Nous nous torturions l'esprit pour trouver l'expression juste et harmonieuse, mais il est vraisemblable qu'elle n'existe pas.
L'étude du piano à quatre mains nous absorba, ma sœur et moi, durant des après-midi entières. Nous ne désirions pas cependant devenir des pianistes, nous voulions parvenir à déchiffrer assez bien pour lire et comprendre la grande musique. M. Lafitte, chargé de famille et très occupé, ne venant que rarement, il nous fallait une maîtresse en second, qui nous guiderait par des conseils plus fréquents. Ma mère la découvrit, sur la foi d'une petite affiche, écrite à la main, et collée chez le charbonnier.
La première fois que la pauvre dame se présenta chez nous, elle nous trouva aux prises avec l'énorme partition de la Vie pour le Czar, de Glinka, qu'un ami de Russie avait envoyée à mon père, et dont plusieurs morceaux étaient arrangés à quatre mains. Toute tremblante et complètement effarée, la nouvelle venue, qui croyait peut-être qu'on allait lui confier des enfants ne jouant encore que le Petit Suisse ou Mon Rocher de Saint-Malo, ne sut pas lire une seule note et sembla voir un piano pour la première fois.
Loin de nous mal disposer, cette émotion et tout ce que l'attitude de cette femme révélaient de tristesses et de déceptions, nous toucha profondément, et nous déclarâmes qu'elle nous convenait. Elle s'engagea, pour une somme minime, à venir presque tous les jours et à nous consacrer deux heures.
Malgré les apparences, elle savait assez bien la musique; seulement, ses mains gourdes, gercées et rougies par les travaux du ménage, étaient incapables de l'exécuter.
Nous jouions presque exclusivement des symphonies à quatre mains, celles de Beethoven surtout, et beaucoup des œuvres que nous entendions aux Concerts Populaires. Pour ce genre d'études, la nouvelle maîtresse nous fut très utile: elle comptait, battait la mesure, tournait les pages et, quand une difficulté se présentait, se joignait à nous pour essayer de la résoudre. Presque toujours, c'était elle qui finissait par découvrir la solution. Bien des mois elle nous assista ainsi; puis elle dut quitter Neuilly.
Elle fut remplacée par une jeune femme à la voix délicieusement timbrée, aux mains blanches et agiles. Celle-ci ne faisait aucun mystère d'un fils, qu'elle avait, fruit charmant d'une faute, qu'elle ne regrettait pas. Une de ses parentes habitait avec elle et toutes deux travaillaient, pour élever l'enfant le mieux possible, heureuses et fières d'opposer ainsi la noblesse de leur conduite, à la lâche et habituelle insouciance de l'homme.
Bien souvent, lorsque nous attaquions une ouverture de Weber, Théophile Gautier descendait, sans bruit, et entrait dans le salon, comme attiré par un charme. Il ne se trompait jamais. Ce maître exerçait sur lui une véritable fascination. Il l'a écrit:
Quand on écoute la musique de Weber, on éprouve d'abord une sensation de sommeil magnétique, une sorte d'apaisement qui vous sépare sans secousse de la vie réelle, puis dans le lointain résonne une note étrange qui vous fait dresser l'oreille avec inquiétude. Cette note est comme un son pur du monde surnaturel, comme la voix des esprits invisibles qui s'appellent. Obéron vient d'emboucher son cor et la forêt magique s'ouvre, allongeant à l'infini des allées bleuâtres, se peuplant de tous les êtres fantastiques décrits par Shakespeare dans le Songe d'une nuit d'été, et Titania elle-même apparaît dans sa transparente robe de gaze d'argent....