—Pas du tout!

—Comment? Il y a plus de deux heures que celui qui le porte est parti, et il avait l'ordre de prendre une voiture!

—Il a peut-être perdu l'adresse et est retourné là-bas pour la redemander.

On attendit jusqu'à la dernière minute, mais mon père, très anxieux, dut se mettre en route sans emporter la culotte courte. Il était entendu que Rodolfo la porterait à Compiègne, aussitôt que possible, le jour même, probablement.

Mais la journée se passa en attentes et en courses vaines: l'émissaire ne reparut pas chez le tailleur, qui ignorait son adresse. On ne le revit au magasin que le lendemain assez tard, et comment il fut reçu, on le devine. Où avait-il déposé le paquet? Qu'en avait-il fait, puisqu'il ne l'avait pas remis et qu'il ne le rapportait pas?... Après quelques hésitations, le misérable se confessa. Pour bénéficier de la différence de prix, au lieu de prendre un fiacre, comme on le lui avait ordonné, il avait pris l'omnibus et était même monté sur l'impériale. Il tenait le paquet bien soigneusement sur ses genoux; mais, vers la moitié de l'avenue, un voyageur pressé avait, en passant, si brutalement accroché le paquet qu'il fut projeté, du haut de l'omnibus, en pleine boue. N'osant pas livrer le vêtement dans l'état où il le ramassa, l'employé revint à Paris et courut chez un teinturier, pour le faire nettoyer. Celui-ci ne voulut pas interrompre ses occupations pour s'occuper, tout de suite, de ce travail nouveau, qui demandait du temps et des soins, et il avait gardé la culotte.

Avec quel plaisir, on eût roué de coups ce malheureux! Mais cela n'eût rien réparé. En l'accablant d'injures, on le suivit chez le dégraisseur inconnu, et Rodolfo ne put partir que le soir pour Compiègne, sans espoir d'arriver avant l'heure du dîner impérial. Ce ne fut que le troisième jour après son arrivée que Théophile Gautier put se présenter devant ses hôtes. Il avait été obligé de se dire souffrant et de rester confiné dans sa chambre où il se morfondait. L'empereur ne manqua jamais, quand mon père venait le saluer, de lui demander s'il était bien remis de cette indisposition.

Ce séjour à Compiègne plut à mon père: le château luxueux, les beaux horizons, la vie raffinée et sans heurts, si bien abritée des ennuis et qui roulait comme sur un tapis de velours, lui semblait l'existence normale, qui seule pouvait permettre à la flamme de l'esprit de donner l'éclat complet de sa lumière, tandis qu'elle vacille sans cesse, aux cahots de la route et à tous les vents des soucis.

Il nous raconta l'ordre des journées, qui laissait aux invités beaucoup d'heures de liberté: la matinée était à eux; les souverains paraissaient au déjeuner, puis ils se retiraient et chacun faisait ce qu'il voulait. Le plus souvent, par groupes sympathiques, on s'en allait en excursion dans les environs: des voitures étaient toujours prêtes et à la disposition des invités. Au dîner, il fallait être en tenue; la soirée se prolongeait et s'achevait en bal. Ce qui, par exemple, n'était pas très babylonien ni sardanapalesque, disait mon père, c'est qu'on dansait aux sons d'un orgue de Barbarie; même il n'y avait pas une personne spéciale pour tourner la manivelle:—on ne voulait pas d'un intrus dans l'intimité;—les hôtes de bonne volonté faisaient la manœuvre.

—J'ai dû, moi aussi, moudre des valses, des quadrilles et des polkas, tandis que se trémoussait la noble assistance.