—Oui, tu dis cela pour me faire plaisir. Mais, au fond, tu me considères comme un père noble, un Géronte, un vieux birbe.

Il me conduisait alors devant le grand portrait que Chatillon, poète, peintre et sculpteur, a fait de lui.

-Voilà comment j'étais à vingt-huit ans, disait-il; c'est là l'image que je voudrais laisser de moi, et elle était d'une ressemblance absolue. Si je le pouvais, je détruirais tous les autres portraits, plus ou moins hideux, que l'on m'a fait subir. Physiquement, l'homme est vraiment lui-même à trente ans; à partir de là, il ne progresse plus, et bientôt, hélas! il commence à descendre, plus ou moins vite, l'autre versant de la montagne. La réputation vient tard, en général, et on ne laisse de soi qu'un masque flétri et déformé, par les fatigues et les peines de la vie. Cela est absurde. Passé trente ans, on ne devrait jamais laisser faire son portrait. Mais les peintres demandent à vous «pourtraire», non pas parce que l'on est beau, mais parce que l'on est célèbre....

Célèbre, il l'était, en effet, et personnellement connu, à ce qu'il semblait, par tous les passants. Quand il sortait, il était aussi fréquemment salué qu'un chef d'État. Il répondait, par de grands coups de chapeau, à des inconnus, la plupart du temps. Ce manège avait pour résultat l'usure rapide de ses couvre-chefs: le bord s'amollissait, se cassait et bientôt lui pendait sur le front. C'était là un dommage irréparable et il fallait remplacer la coiffure.

Il était accablé d'invitations, à des dîners, à des soirées, qui l'ennuyaient mortellement. Le monde officiel le sollicitait aussi et l'intéressa quelque temps. Il reçut, un jour d'été, une invitation de l'empereur et de l'impératrice, à venir passer une semaine au palais de Compiègne.

Cela nous causa un certain émoi. Il existait, sans aucun doute, un cérémonial, une tenue de rigueur. Mon père s'informa: l'après-midi, redingote noire, pantalon et gilet de fantaisie; le soir, culotte courte et bas de soie, gilet, habit, épée et bicorne. Il n'y avait que le temps bien juste de se munir: le tailleur ne put promettre la culotte que pour le jour même du départ. Ce jour venu, on n'attendait plus qu'elle pour fermer la malle, mais la culotte n'arrivait pas. Rodolfo, qui était là, prit la voiture devant la porte, pour aller jusqu'à un fiacre, et courir à toute bride chez le tailleur.

Nous essayions de patienter.

—Toujours quelque anicroche à ma toilette me taquine, quand j'ai affaire à des souverains! disait Théophile Gautier. En Espagne, le jour où l'on me présenta à la reine, j'avais un gilet de nankin, fraîchement empesé et rétréci au blanchissage, si bien qu'il fut impossible d'attacher la boucle. Au mouvement que je fis pour saluer, je sentis un craquement dans le dos: la toile, brûlée par l'empois, cédait!... A mesure que je m'inclinais, la déchirure augmentait, avec un bruit qui me paraissait formidable, tandis que le devant du gilet bouffait, d'une façon grotesque. J'aurais voulu être à six pieds sous terre ... et je fus parfaitement stupide.

Rodolfo revint.

—Eh bien! dit-il, le paquet est arrivé?