Rien que pour ce portrait,—tracé on dirait presque avec émotion,—qui fixe une si séduisante figure, ce livre vaudrait d'être sauvé de l'oubli. Dans la suite du volume, l'auteur cite ce mot de Théophile Gautier: «On est discret en amour, par volupté.» Et ailleurs il raconte un épisode du bal travesti donné par la comtesse Walewska:
Je fus aussi attaquée par un masque en manteau vénitien que je nommerai sur-le-champ: ce nom est célèbre parmi les plus illustres; c'est T. G.; il me fit des compliments sur mon costume de Salammbô que j'avais tâché de rendre le plus exactement possible et il causa longtemps avec moi. C'est un plaisir qu'il me donne souvent et dont je sens tout le prix.
Le livre intitulé: Une Saison à Paris, fut édité par Dentu; mais, au dernier moment la princesse ne voulut pas se décider à le mettre en vente et prit toute l'édition, qu'elle distribua, comme elle le voulut.
Puis cette étoile vagabonde s'envola de Paris, alla rayonner en d'autres cieux; mais elle revint, toujours fantasque, toujours fidèle à ses amis. Paris de nouveau s'occupa d'elle, de son luxe, de ses bizarreries. On parla quelque temps d'un tabouret assez original qu'elle avait inventé pour ne pas chiffonner en voiture, lorsqu'elle se rendait aux fêtes des Tuileries, les jupes immenses, enguirlandées et fanfreluchées, que la mode d'alors imposait aux femmes. Ce tabouret était une espèce de champignon planté au milieu du coupé: elle s'y asseyait, après qu'on avait soulevé ses jupes et ses jupons pour les laisser retomber, ensuite, tout à l'entour, en les disposant le mieux possible. Le valet de pied était exercé à cette fonction, et la princesse acceptait son aide avec une dédaigneuse impudeur.
Dans ses voyages, elle avait visité la Tunisie: à l'occasion d'une matinée que l'on préparait chez la comtesse de Castellane, le bey de Tunis lui fit présent d'un magnifique costume d'odalisque, qu'elle voulait revêtir pour figurer à cette fête, en des tableaux vivants. Comme lors du premier voyage, Théophile Gautier fut convoqué pour donner son avis et ses conseils. On lui demanda quelque chose encore. Le tableau dans lequel la belle orientale devait se montrer, nonchalamment étendue sur un divan, représenterait le Harem de Tunis; mais l'odalisque devait reparaître dans un autre tableau et, cette fois, réciter quelques vers: elle n'en voulait point d'autres que ceux de son poète préféré. Il s'agissait de les composer, et, travail plus difficile sans doute, il fallait lui apprendre à les dire, avec grâce et sans trop d'accent. Comment ne pas obéir aux caprices de l'exquise princesse? Théophile Gautier improvisa les vers qu'elle désirait et les lui fit répéter. Voici cet impromptu:
L'ODALISQUE A PARIS
«Est-ce un rêve? Le harem s'ouvre,
Bagdad se transporte à Paris,
Un monde nouveau se découvre
Et brille à mes regards surpris.
«Pardonnez mon luxe barbare,
Bariolé d'argent et d'or;
J'ignorais tout, un maître avare
M'enfouissait comme un trésor.
«A l'Orient mon élégance
Laissant son antique oripeau
Saura bientôt faire une ganse
Et mettre un semblant de chapeau.
«A tout retour je suis rebelle:
Qu'Osman cherche une autre houri!
Il est ennuyeux d'être belle
Incognito, pour son mari!»
La princesse débita les vers d'une façon charmante et obtint un très vif succès.
Bientôt elle disparut encore, et je ne sais plus rien d'elle.
L'arrangement de l'atelier, qu'il avait fait construire au second étage de la maison, occupait toujours mon père; il y pratiquait, autant qu'il le pouvait, des améliorations et des embellissements. Les murs étaient revêtus maintenant d'armoires de chêne: la partie haute formait une bibliothèque; la partie basse, une sorte de buffet à nombreux tiroirs, larges et plats, destinés à enfermer les gravures.
Il était malheureusement un peu tard pour prendre soin de tant de publications précieuses, que le grand critique d'art avait reçues des éditeurs. La place manquait pour les conserver, les cartons ne suffisaient pas, et, avec une insouciance, traversée de quelques regrets, il avait laissé de superbes gravures s'entasser au hasard, se ternir à la poussière, se jaunir à la fumée, se maculer d'encre, et les chats en faire leur litière. Ces tardifs tiroirs en sauvèrent quelques-unes, encore intactes, et assurèrent le sort des nouvelles venues.