La question du chauffage, en hiver, prenait une grande importance: Théophile Gautier était extrêmement frileux, surtout—ce qui peut au premier abord sembler paradoxal—depuis qu'il avait séjourné en Russie. En ce pays, le froid est un danger avec lequel on ne plaisante pas: mon père en avait fait lui-même l'épreuve un jour qu'il aventurait un peu trop son visage hors du haut collet de peau d'ours. Tout à coup un passant, armé d'une poignée de neige, s'était jeté sur lui et, l'aveuglant de poussière glacée, lui avait vigoureusement frotté la figure, indifférent aux cris, injures et coups de poing par lesquels la victime stupéfaite se défendait de cette inexplicable agression. Il fallut en remercier cet inconnu, pourtant, car, sans son intervention secourable, Théophile Gautier laissait en Russie son nez, qui était en train de geler.
Contre le froid du dehors, en ce pays, on se défendait par des fourrures, graduées d'après les fluctuations du thermomètre; aussitôt franchi le seuil des maisons et les pelisses retirées, on jouissait d'une température délicieuse et partout égale: c'était l'été. Les femmes, toujours décolletées, ne portaient que des robes légères en mousseline ou en gaze.
Mon père aurait bien voulu enfermer chez lui une tiédeur pareille et il s'y efforçait, mais nos demeures sont mal closes et mal construites pour conserver la chaleur. Ce qu'il importait d'établir tout d'abord, c'était la double fenêtre usitée en Russie; l'une des deux fenêtres, même, est cimentée au commencement de l'hiver et ne s'ouvre jamais. La grande baie vitrée de l'atelier fut donc fortifiée d'une autre. Un calorifère Joly, du nom d'un fabricant qui, bien avant le système des poêles mobiles, avait inventé la double enveloppe et la combustion lente, fut installé dans la pièce. Il y en avait un autre au rez-de-chaussée, dans le vestibule, qui tiédissait la maison. Celui-là était presque haut comme un homme et muni de bouches qui chauffaient plus spécialement la salle à manger et la chambre de mon père. Quand on fermait les unes, les autres donnaient avec plus de force, et bien souvent on entendait le maître crier du seuil de sa chambre:
—Envoyez-moi de la chaleur!...
Mais c'était dans l'atelier qu'il obtenait, le plus facilement, la température de serre chaude qui lui plaisait. Il interrogeait à chaque instant son thermomètre et ne le laissait pas descendre au-dessous de 22 ou 21 degrés. Aussi on étouffait un peu et personne ne voulait rester auprès de lui.
D'ailleurs, malgré ce titre d'atelier, ce n'était pas toujours là l'endroit que Théophile Gautier choisissait pour écrire: chose extraordinaire, rien de fixe n'était installé, dans la maison, en vue de son travail; ce lieu que tout homme, même qui ne fait rien, appelle «mon cabinet» ou «mon bureau» n'existait pas pour lui. Au moment de se mettre à l'œuvre, il cherchait le dictionnaire de Bouillet, qui, appuyé sur un autre livre, formait pupitre; il le plaçait sur n'importe quel coin de table, puis essayait de rassembler «tout ce qu'il faut pour écrire....» L'encrier et les plumes vagabondaient; souvent il ne trouvait pas de papier, et la bonne devait courir acheter, chez l'épicier, un cahier de papier à lettres. Il ne réclamait ni le silence, ni la solitude, aimant, au contraire, à être un peu dérangé. On allait le voir un instant, l'embrasser, le plaindre d'être forcé de travailler. Alors il montrait les pages déjà remplies de cette jolie écriture si nette et si fine.
—Tu vois, disait-il, comme c'est bien écrit!... Remarque que je boucle les é, malgré la petitesse des lettres!... Et pas de ratures; au bout de ma plume la phrase arrive retouchée déjà, choisie et définitive: c'est dans ma cervelle que les ratures sont faites.
Lorsqu'il composait des vers, Théophile Gautier rôdait du haut en bas de la maison, lentement d'un air désœuvré; mais on l'entendait marmonner par instants: l'on savait à quoi s'en tenir et l'on n'avait pas l'air de savoir, car, par une sorte de pudeur, il voulait garder le secret de son effort, tant que le poème n'était pas fini. Quand il était las de se promener, il s'asseyait sur le tapis, au coin de la cheminée de sa chambre, s'étayait de coussins et oubliait son cigare, toujours éteint, toujours rallumé. Sur des bouts de papier, des dos de lettres, des coins d'enveloppes, il écrivait ses premiers brouillons, mais rarement le jour s'achevait, sans qu'il nous appelât pour nous montrer, soigneusement recopié, le poème terminé.
J'ai vu naître ainsi le Souper des Armures, la Montre, la Source, Ce que disent les Hirondelles, le Château du Souvenir, beaucoup d'autres poésies, pas assez, hélas! Car la vie harcelait toujours, le loisir manquait, et, au lieu de rêver dans le parterre des roses, il fallait cultiver le potager.