Quelle surprise, un matin d'hiver, d'entendre le père, toujours levé le premier, pousser des exclamations et nous appeler à grands cris:

—Venez! Venez vite! Venez voir si j'ai la berlue: il n'y a plus de jardin, il est remplacé par un lac!

—Un lac?...

C'était exact: notre jardin et celui du propriétaire étaient complètement submergés; l'eau venait baigner la première marche des escaliers de la terrasse et engloutissait les buissons; les squelettes d'arbres émergeaient plus ou moins, selon la distance et la pente du terrain; on ne voyait que le toit treillagé de la tonnelle, et, plus loin, derrière elle, la potence où l'on suspendait la balançoire avait disparu.

La Seine, grossie par des pluies continuelles, avait débordé sur ses berges, en même temps que par des infiltrations elle envahissait sournoisement tous les jardins du voisinage.

Nous restions ébahis de voir le ciel se refléter là où, la veille, s'étendait des pelouses. Après tout, c'était plutôt amusant et nous ne risquions rien, vu la hauteur de la terrasse qui portait notre maison. Nous parlions de nous procurer un bateau pour naviguer sur ce lac.

Au moment du déjeuner, nous nous aperçûmes que nous étions séparés de la cave. J'en étais spécialement chargée: je devais surveiller la mise en bouteilles, du vin, le bouchage et le cachetage; j'avais même voulu, de mes propres mains, imprimer sur la cire le cachet de mon père. C'était une bague qu'il portait toujours, un chaton de cornaline, sur laquelle était gravée cette devise: Vivere memento[1]. Je prétendais que, le V et le B se confondant presque dans certaines langues, on pouvait lire: Bibere memento[2], devise parfaite. Me jugeant responsable du vin, j'estimai qu'il était de mon devoir d'aller le conquérir. Je fis porter un baquet et une perche au bas de l'escalier, décidée à risquer la traversée. Mon père voulut s'y opposer, mais je n'obéissais pas toujours et j'étais déjà ... au large. Le tunnel sous la terrasse n'était pas envahi par l'eau, les caves étaient à sec et mon expédition héroïque fut des plus faciles; seulement, au retour, je n'osai pas surcharger l'embarcation: je criai que l'on descendit un panier au bout d'une corde, du haut du mur, devant le tunnel, ce qui fut fait, et l'on monta le vin très facilement.

Le baquet nous amusa quelques jours; très enhardies, ma sœur et moi, nous entreprenions, à tour de rôle, de plus lointaines navigations. Puis l'eau commença de baisser. Mais, la nuit suivante, le thermomètre étant descendu très bas, elle gela.

Je ne pourrais pas expliquer comment cela se fit, mais il est certain qu'elle gela en pente. Devant l'escalier du propriétaire au-dessus de la vaste pelouse, sur tout le jardin, la glace formait une sorte de montagne russe très unie et très douce. Elle était solide: des glissades furent organisées tout de suite. Le baquet changea de rôle: on s'asseyait dedans, on lui donnait un élan, et il se mettait à descendre en tournoyant et s'en allait très loin.

Le père, un peu inquiet, nous surveillait et cherchait à mettre un frein à nos imprudences, en nous chantant ce fragment de chanson: