D'habitude, nous ne restions guère sur les gradins encombrés; nous n'avions aucun pari engagé, la victoire de tel ou tel cheval nous était indifférente, et cette agitation frénétique dont nous ne partagions pas l'émoi nous lassait bientôt. Nous retournions vite à notre barque, et nous prolongions, le plus possible, la promenade sur l'eau, dont mon père était toujours charmé.

Un soir, après une journée chaude, à l'heure exquise où le soleil tombe et où l'air se rafraîchit, nous nous attardions, pour ne rien perdre des jeux de la lumière, pour attendre «l'effet», comme disent les peintres.

Le batelier avait l'ordre de ne pas ramer; le courant seul nous ramenait, tout doucement, vers Neuilly.

J'étais, moi, debout à l'avant du bateau, pour signaler les obstacles: car les autres passagers voguaient à reculons, assis dans le même sens que les rameurs. Une barque venait à notre rencontre. Ceux qui la montaient riaient et chantaient; elle approchait assez vite. Un monsieur, vêtu avec recherche, se tenait à la pointe de l'embarcation, debout, comme moi, et tournant aussi le dos à ses compagnons. Il avait le teint uni et bronzé, les yeux et les cheveux très noirs: je pensai qu'il devait être marseillais. Quand il fut plus près, je vis qu'il portait la rosette d'officier de la Légion d'honneur.

Au moment où les deux embarcations se croisèrent, cet inconnu, du bout des doigts, m'envoya un baiser. Je me détournai avec indignation; mais aussitôt j'entendis des cris de surprise, des exclamations joyeuses, et la barque, virant de bord, vint accoster la nôtre. Un de ces promeneurs connaissait mon père, et, tout heureux de le rencontrer, ne voulait pas manquer l'occasion de le saluer et de renouer des relations interrompues. C'était un journaliste fameux, le roi des reporters: Dardenne de la Grangerie, personnage d'une belle et aimable figure, mais d'une grosseur presque invraisemblable. Mon père avait fait, grâce à lui, la connaissance de Claudius Popelin et lui en gardait de la gratitude, car il sympathisait entièrement avec le maître émailleur, érudit et lettré.

Sur un ton solennel et d'une emphase volontairement exagérée, Dardenne de la Grangerie présenta le monsieur décoré:

—Son Excellence le général Mohsin-Khan, chargé, par sa Majesté le Shah de Perse, d'une mission extraordinaire.

Puis il présenta un autre Persan, grand, mince, élégant: un attaché à la légation de Perse à Paris. Il nomma ensuite Edmond et Lucien Dardenne, ses deux frères, plus jeunes que lui.

Le général, dont personne ne soupçonnait le méfait, avait un air penaud et contrit qui m'eût fait rire si je n'avais pas été si fâchée, mais je gardais, de mon mieux, sur mon visage l'expression du plus profond mépris.

Cependant la barque des nouveaux venus, bord à bord avec la nôtre, faisait le même chemin que nous. Mon père avait invité Dardenne de la Grangerie et ses compagnons à visiter sa petite maison.