—Qu'est-ce que vous chantiez donc tout à l'heure? lui demanda-t-il. La voix porte sur l'eau, cela m'a paru joli.

—C'est le général qui chantait, avec son ami, une chanson persane. Ils vont vous la redire.

L'attaché, un peu intimidé, hésitait; le général, très empressé d'être aimable, le décida. Ils chantèrent à l'unisson une mélodie très douce. Ils donnèrent la traduction des paroles:

Au coucher du soleil, j'irai sur les remparts de la ville, où le frère de ma bien-aimée se promène quelquefois.

Je ne verrai pas la sœur, hélas! Mais je verrai au moins le frère de la sœur....

Nous longions les bords de l'île, qui appartenait alors à quelqu'un des Rothschild. Le soleil se couchait derrière elle et la traversait de rayons; les pelouses resplendissaient: l'on avait un désir intense de fouler ce velours lumineux, de courir vers ces lointains féeriques. L'eau clapoteuse jouait avec les teintes exquises, que le ciel lui jette à cette heure-là.

Dardenne de la Grangerie était enthousiasmé:

—Ah! qu'il ferait bon, s'écriait-il, se baigner dans cette eau, et dîner, ensuite, sur l'herbe dans cette île déserte et charmante!... Eh bien! pourquoi ne le ferions-nous pas?... Si Théophile Gautier voulait la lui demander, Rothschild ne refuserait certainement pas la permission de le laisser aborder quelquefois dans son île avec des amis.... Le voulez-vous, maître?... Je me chargerai, moi, de toutes les démarches. J'irai porter la parole en votre nom et vous n'aurez qu'un mot de remerciement à écrire, quand l'affaire sera faite.

Ce projet nous séduisait tous. Théophile Gautier se laissa convaincre, et donna mission, à Dardenne de la Grangerie, d'aller de sa part solliciter M. de Rothschild.

On débarqua, en attendant, à la hauteur du jardin. Les rameurs, chargés de ramener les bateaux au pont de Neuilly, où on les avait loués, devaient dire au cocher du général, qu'ils trouveraient là, de conduire la voiture au 32 de la rue de Longchamp.

Le général me poursuivait de ses regards suppliants, et, maintenant que nous n'étions plus séparés par l'eau, il allait vouloir me parler, s'excuser. Je l'évitai de mon mieux, mais il ne se découragea pas et, dans les petits chemins, qui menaient à notre jardin, entre les enclos, à moins de m'enfuir, je ne pouvais l'empêcher de marcher à côté de moi. Il voulut parler alors; mais, tout à coup, très intimidé, il ne parvint qu'à balbutier une phrase confuse que je n'entendis pas. Je ne pus me retenir de lui jeter cette formule du Coran, que Nono m'avait apprise: