Na'ouzou, billahmin ech cheitân er redjim!...

Ce qui est la façon musulmane de dire: Vade retro, Satanas!

La surprise du noble persan fut extrême; tout déconcerté, il s'arrêta sous l'anathème.... Ayant atteint la porte du jardin, je coupai au plus court pour gagner ma chambre. Tant que dura la longue visite, je ne parus pas au salon; mais, quand j'entendis le mouvement du départ, je courus dans la chambre de ma mère, et, à travers les persiennes fermées, je vis la compagnie s'éloigner dans la voiture du général, une très élégante calèche à deux chevaux.

Théophile Gautier, si épris de l'Orient, avait été tout à fait séduit par ces deux persans. Tout d'abord, il n'avait pas cru à leur exotisme, soupçonnant une mystification du joyeux Dardenne. Mais, quand ils avaient chanté à demi-voix la chanson persane, il avait été convaincu. Il leur trouvait, en dépit de leur costume européen, une allure gracieuse et particulière, d'oiseaux rares parmi des moineaux.

Pendant plusieurs jours, il ne fut question que de ces étrangers, sur lesquels Dardenne avait donné quelques détails. Mohsin-Khan descendait du Prophète, par les femmes; il occupait une situation importante en Perse, où sa rare intelligence était fort appréciée. La mission qu'il accomplissait en ce moment témoignait de la confiance et de l'estime qu'il inspirait au shah Nassar-eddine. Il parlait et écrivait parfaitement le français, était poète, jouait de la guzla et même du piano, et cet homme timide, doux, si correct dans sa redingote parisienne, officier de la Légion d'honneur et décoré de quatorze autres ordres, possédait un harem, des esclaves et des eunuques....

Tout cela était bien fabuleux et bien intéressant. Je sentais s'évaporer ma fâcherie, pas très sérieuse, contre un personnage aussi singulier et qui m'était, au fond, très sympathique. Cela m'amusait, maintenant, qu'il y eût un secret entre lui et moi.

Dardenne de la Grangerie, rapporta bientôt la permission, très gracieusement accordée par M. de Rothschild: Théophile Gautier pouvait aborder l'île charmante, aussi souvent qu'il le voudrait et avec ses amis. Les gardiens du domaine étaient avertis. On allait donc prendre jour pour une délicieuse baignade, suivie d'un dîner sur l'herbe, en pique-nique. Mais, avant de convenir des dernières dispositions, Dardenne avoua qu'il avait laissé à la porte de la maison, dans le fiacre où elle devait bien s'ennuyer, «une jeune personne»;—sa fille peut-être?—En nous récriant de ne pas l'avoir su plus tôt, nous courûmes, ma sœur et moi, chercher l'abandonnée:

—Venez, mademoiselle.... C'est très mal d'être restée si longtemps en pénitence.

Elle entra dans le salon.

—Madame Dardenne de la Grangerie, dit Dardenne en la présentant; elle est si jeune, si frêle, à côté de moi surtout, que j'hésite souvent à avouer qu'elle est ma femme.