Bientôt on annonça le dîner. Dardenne de la Grangerie avait surveillé la disposition du couvert: n'aimant pas beaucoup, à cause de sa corpulence, à s'asseoir par terre pour manger, il était parvenu à découvrir l'habitation des gardiens de l'île, dissimulée je ne sais où, et à obtenir d'eux une petite table et quelques chaises. Mon père, ma mère et Marguerite y prirent place avec lui, tandis que les autres s'allongeaient sur les tapis de Perse étendus alentour.

Le soleil couchant nous criblait de rayons, qui faisaient étinceler les vaisselles, posées de travers, et alluma du même coup la gaieté des convives. Des mets variés circulaient, un peu au hasard, sans qu'il fut possible de leur conserver l'ordre prescrit. Dardenne s'ébahissait «d'une bête à jus» dont il ne pouvait définir l'espèce. C'était un foie de veau, entier, confectionné par notre cuisinière et qui avait, l'apparence d'une grosse tortue. La salade russe se renversa à moitié sur les beaux tapis; et l'on eut beaucoup de peine à démouler la glace.

Avec le champagne, on porta des toasts, à Théophile Gautier, au shah de Perse, à la Seine, qui prêtait ses ondes, à Rothschild, qui prêtait son île; puis Dardenne récita, de mémoire, des vers d'Émaux et Camées. Mais Théophile Gautier l'interrompit:

—Ceci est trop connu, dit-il, permettez-moi de vous offrir quelque chose d'inédit.

Et, se tournant vers Mme de la Grangerie, il modula ce sonnet, aujourd'hui si célèbre:

Les poètes chinois, épris des anciens rites,
Ainsi que Li-Tai-Pé quand il faisait des vers,
Mettent sur leur pupitre un pot de marguerites,
Dans leur disque montrant l'or de leurs cœurs ouverts.
La vue et le parfum de ces fleurs favorites,
Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts,
Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites,
Sur un même sujet des chants toujours divers.
Une autre Marguerite, une fleur féminine,
Que dans le céladon voudrait planter la Chine,
Sourit à notre table aux regards éblouis.
Et pour la Marguerite un mandarin morose,
Vieux rimeur abruti par l'abus de la prose,
Trouve encore un bouquet de vers épanouis.

La joie et la surprise de Marguerite furent extrêmes et elle les exprima avec beaucoup de grâce, au milieu des acclamations et des applaudissements.

Le soleil était couché; une pénombre grise nous enveloppait, sous le couvert des arbres, et rendait la compagnie moins bruyante et plus rêveuse. Dans le silence, on entendit l'eau, qu'on ne voyait plus, clapoter contre les rives; mais la lune qui montait commençait à éclairer. Alors un arpège léger résonna, exauçant, tout à coup, le désir confus de tous, d'entendre de la musique.

C'était Mohsin-Khan qui avait pris sa guzla et préludait.

Il chanta une mélodie, mélancolique et passionnée, à laquelle les mots inconnus ajoutaient du mystère; sans le comprendre, on devinait un chant d'amour, douloureux et ardent, et l'on écoutait, avec recueillement, la voix émue qui le disait.