Aux dernières notes, la lumière de la lune tomba sur le chanteur, jusque-là dans l'ombre, et l'on crut voir, en ses yeux, briller des larmes.
[1] «Souviens-toi de vivre.»
[2] «Souviens-toi de boire.»
[VIII]
Qui donc avait eu l'idée, funeste, de donner à ma mère des graines de vers à soie?... Je crois bien que c'était sa sœur Carlotta, qui, depuis longtemps retirée à Genève dans un beau domaine, s'était sans doute amusée à jouer à la magnanarelle. Mais ma mère prenait la chose très au sérieux, et fondait sur la culture des vers à soie, l'espérance de gains importants.
Sur un papier blanc, qui recouvrait un plateau de moyenne taille, on avait éparpillé les graines noires; elles se muèrent, un jour en quantité, de tout petits bouts de fils, qui grouillaient. Il y avait deux jeunes mûriers dans le jardin: ils fournirent les quelques pousses tendres, nécessaires aux nouveaux éclos, qui, tout d'abord, ne mangèrent que la pulpe, ajourant les feuilles comme de la dentelle. Bientôt ils grossirent à vue d'œil, débordèrent le plateau; on leur fit place sur toutes les tables, et il fallut courir, à travers Neuilly, pour découvrir des mûriers: ceux du jardin, complètement dépouillés, n'étaient déjà plus que des squelettes d'arbres. On finit par trouver un enclos, planté de mûriers, et, comme on ne pouvait pas laisser mourir de faim toute cette vermine, on le loua, très cher.
Les élèves profitèrent admirablement; ils engraissaient de jour en jour, on ne savait plus où les mettre. Mon père fut dépossédé de l'atelier, où on les installa; mais ils augmentaient toujours; encore une fois la place manqua. Un menuisier dut, toutes affaires cessantes et au prix qu'il voudrait, confectionner de grands châssis en bois dans lesquels se superposeraient des étagères. Les vers à soie furent enfin convenablement logés. Ils étaient maintenant gros comme le doigt et dévoraient des monceaux de verdure, autant que plusieurs vaches. Du seuil de l'atelier on les entendait brouter: on pouvait se croire dans une étable.
Tout était en désarroi à la maison; les bonnes devaient, plusieurs fois par jour, gagner l'enclos des mûriers, grimper sur des échelles et emplir de feuilles des paniers.
On déjeunait et on dînait sommairement, quand on pouvait: il fallait nettoyer les étagères, enlever les déchets; c'était interminable; souvent ma mère ne se couchait pas.