Si, par malheur, il pleuvait, c'était alors un affolement général: car, avant de livrer les feuilles à la consommation, il fallait les essuyer soigneusement, la moindre humidité étant capable de donner le choléra aux intéressantes bestioles. Chacun devait s'y mettre: assis sur les marches de l'escalier, du matin au soir, on essuyait des feuilles.
Mon père quitta la place. Il s'en alla inaugurer une ligne directe de chemin de fer, de Paris à Madrid.
Les vers ressemblaient maintenant à de petites saucisses, d'un blanc verdâtre. Ma mère les trouvait jolis, elle les prenait entre ses doigts et les baisait.
Quelques-uns commencèrent à se dresser à demi, en oscillant, et cela signifiait qu'ils désiraient accrocher des fils, pour suspendre leurs cocons; il fallut se procurer bien vite des fascines, de menues branches, et les disposer le mieux possible. Bavant des floches, couleur d'or ou d'argent, ils se mirent à filer, s'entortillèrent en un tissu, de plus en plus compact, et tous, bientôt, s'endormirent dans la soie, nous rendant la paix, enfin!
Madarasz faisait le portrait de Myrza, une petite chienne havanaise, que Giulia Grisi avait donnée à ma mère et dont Théophile Gautier a tracé un léger croquis, dans sa Ménagerie intime:
Elle est blanche comme la neige, surtout quand elle sort de son bain et n'a pas encore eu le temps de se rouler dans la poussière, manie que certains chiens partagent avec les oiseaux pulvérisateurs. C'est une bête d'une extrême douceur et qui n'a pas plus de fiel qu'une colombe. Rien de plus drôle que sa mine ébouriffée et son masque composé de deux yeux pareils à des petits clous de fauteuil et d'un petit nez qu'on prendrait pour une truffe du Piémont. Des mèches, frisées comme des peaux d'Astrakan, voltigent sur ce museau avec des hasards pittoresques, lui bouchant tantôt un œil, tantôt l'autre, ce qui lui donne la physionomie la plus hétéroclite du monde en la faisant loucher comme un caméléon.
Chez Myrza, la nature imite l'artificiel avec une telle perfection que la petite bête semble sortir de la devanture d'un marchand de joujoux. A la voir, avec son ruban bleu et son grelot d'argent, son poil régulièrement frisé, on dirait un chien de carton et, quand elle aboie, on cherche si elle n'a pas un soufflet sous les pattes.
Il faut avouer, d'ailleurs, que Myrza était assez stupide, et nous lui préférions Dash, l'affreux roquet, aussi spirituel que laid. Nous l'avions trouvé un matin dans la voiturette d'un vieux ramasseur de verre cassé, qui avait la triste mission de l'aller noyer, parce qu'il s'était brisé une patte de devant. L'indignation et l'attendrissement furent unanimes à la maison, et on n'hésita pas à sauver la vie au jeune chien, en l'adoptant. On ne parvint pas à raccommoder sa patte: elle resta flottante et trop courte, ce qui ne l'empêchait pas d'être gai et leste, excepté quand on prétendait lui enseigner quelques tours. Il faisait alors le pauvre chien boiteux, incapable de se traîner, et lançait des regards de reproches qui semblaient dire: «Vous n'êtes vraiment pas raisonnables!...» Seulement, quand on s'était rendu à ses raisons, il se remettait à sauter et à courir sur ses trois pattes.
Dash avait l'intelligence très vive. Mon père lui trouvait «une physionomie grimacière étincelante d'esprit», et nous étions persuadés qu'il comprenait tous les mots de la langue. On s'amusait à lui dire des choses flatteuses, qu'il écoutait avec complaisance, puis, sans quitter l'intonation caressante, des injures et des gronderies: aussitôt son nez se fronçait, il montrait les dents en faisant les plus drôles de mines. Il n'y avait pas moyen de le tromper: au moindre mot désagréable, les protestations commençaient. Il s'essayait aussi à parler et faisait même de longs discours, dans une langue inconnue, mais étonnamment expressive.
C'était surtout quand mon frère venait à Neuilly que l'éloquence de Dash atteignait son apogée. A n'en pas douter, il racontait, au nouveau venu, ce qui s'était passé à la maison, depuis sa dernière visite: Toto s'intéressait, posait des questions, mettait en doute la vérité des narrations. Dash affirmait, se récriait, nous donnant le spectacle d'une scène impayable.