Mais, malgré tout son esprit, Dash n'était pas beau et ne tentait pas le pinceau des artistes; ils lui préféraient la mine fanfreluchée de la niaise Myrza.
Donc Madarasz faisait le portrait du bichon de la Havane, qui posait très bien, étant de nature peu remuante et ne différant guère d'un chien empaillé.
Nos après-midi, assez maussades, quand le père était absent, s'égayaient de la présence du jeune hongrois, dont le caractère était extrêmement agréable. Malgré l'élégance originale de son costume et sa figure charmante, on ne pouvait surprendre en lui aucune trace de fatuité. Il se plaisait, au contraire, à se déprécier lui-même, nous disant qu'il avait eu le nez cassé, l'œil crevé, les dents ébréchées, et c'était vrai: son nez déviait légèrement, un point rouge trouait la cornée d'un de ses yeux, et il avait une dent plus courte que les autres; mais il fallait être prévenu pour apercevoir ces légères tares, qui n'altéraient en rien l'harmonie du visage. Madarasz rappelait aussi les mésaventures, causées par son extrême timidité, une entrée fâcheuse dans un salon, devant un aréopage de jeunes filles, où il s'étalait par terre, le pied pris dans un rideau, entraînant un guéridon chargé de tasses. Il s'efforçait de triompher de cette honte de soi, qui rend si gauche, mais n'y parvenait guère. J'avais imaginé, moi, un moyen de vaincre la timidité, ou du moins de la dissimuler, dont je révélai la malice au jeune peintre: c'était d'embarrasser les autres.... Pour cela il suffisait de paraître, par un jeu de physionomie discret, remarquer dans la toilette d'une des personnes affrontées, quelque incorrection grave: regarder avec insistance les chaussures, par exemple, rien ne déconcertait plus sûrement la victime. Cette méchante ruse avait aussi l'avantage de vous distraire de votre propre gêne, et par cela même de la supprimer.
Madarasz nous avait promis, aussitôt le portrait de Myrza terminé, d'illustrer les vitres de notre chambre par un procédé qui produisait de très jolis effets. Un fort beau vitrail, ayant servi de modèle à celui commandé par le Sultan pour un de ses kiosques d'été, offert ensuite à mon père par les artistes qui l'avaient peint, ornait notre salon depuis quelque temps: il était placé au-dessus de la cheminée, couvrant la glace sans tain qui donnait sur la cour. Le dessin figurait un léger portique; deux colonnettes, rouges et jaunes, portaient l'arceau découpé et, au centre, dans un disque pourpre, transparaissait, couleur d'or, le nom de Théophile Gautier, écrit en caractères turcs.
Les métamorphoses de la lumière à travers ces teintes de pierreries communiquaient au salon un aspect mystérieux, un recueillement, une somptuosité, qui nous charmaient; nous aurions voulu quelque chose d'analogue, et voilà que Madarasz, précisément, pouvait réaliser une adroite imitation de vitraux!
La fenêtre de notre chambrette était juste au-dessus de la glace sans tain du salon, tout près de l'angle formé par la maison et le grand mur tapissé de lierre; des branches s'étaient allongées, tapissaient le coin de la maison et encadraient notre fenêtre: c'était pittoresque et romantique, mais cela nous prenait du jour. Quand les nuances du prisme eurent fleuri les vitres, on n'y voyait plus clair du tout. Cela importait peu, puisque c'était beau, et qu'en passant le seuil on croyait entrer dans une chapelle. J'avais appris, en regardant faire le jeune peintre, en l'aidant un peu, la façon d'exécuter cette ornementation et j'ai gardé longtemps la manie—je l'ai même encore—d'enjoliver ainsi mes croisées.
Madarasz n'était pas le seul hongrois qui fréquentait à Neuilly. Théophile Gautier avait fait en Russie la connaissance du peintre Zichy. Souvent, de passage à Paris, Zichy nous rendait visite. Il avait même prié mon père de donner l'hospitalité à quelques-unes de ses aquarelles, au sortir d'une exposition; elles décorèrent notre salle à manger où nos tableaux s'étaient serrés pour leur faire place: trois grandes natures mortes—des bêtes saignant sur la neige—et deux tableaux de genre. Mon père avait présenté ces œuvres au public avant de les accueillir chez lui, où il les eut pendant plusieurs années sous les yeux:
Tout récemment, l'exposition du boulevard Italien s'est enrichie de plusieurs aquarelles de Zichy, un peintre hongrois, dont la réputation s'est faite à Saint-Pétersbourg, et qui ne se trouve nullement dépaysé à Paris entre tous ces purs échantillons de l'art français. Zichy possède un talent souple et varié qui ne s'enferme pas dans une spécialité étroite. A voir son Renard, son Loup et son Lynx, on pourrait le prendre pour un animalier de profession, tant sa connaissance des bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu'il est et couché sur la neige, le spirituel animal semble encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau stoïque exprime l'endurcissement des vieux scélérats, il a perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures mortes sont traitées avec une science, une largeur et une liberté des plus remarquables.
La Fin du souper est une composition pleine d'esprit et de mouvement. Des fats surannés lutinent des courtisanes, inter pocula, sous des costumes du XVIe siècle, et se font railler par elles. Cette aquarelle, d'un coloris un peu anglais et d'un fini précieux, forme le contraste le plus frappant avec les Profanateurs de tombes, une sépia sinistre où des voleurs arrachent l'anneau nuptial du doigt d'une jeune morte dont ils viennent d'ouvrir le cercueil. Ce groupe monstrueux, accroupi parmi la terre remuée autour de la fosse béante, éclairé par une lueur de lanterne sourde, au milieu de ce cimetière hérissé de monuments fantasmatiques, ne serait pas indigne de Delacroix, et pourtant Zichy n'a jamais vu un tableau de ce grand maître.
A Pétersbourg, Zichy était un des fondateurs de la curieuse société des Vendrediens, dont mon père avait fait partie durant son séjour en Russie. Cette société se réunissait tous les vendredis: chaque sociétaire recevait à son tour ses autres collègues. Du papier, des couleurs, des crayons et des pinceaux étaient préparés, et, tout le monde se mettant au travail, on improvisait, chacun selon sa fantaisie, un dessin, une sépia ou une aquarelle. Tout en crayonnant et en peignant, on mangeait et l'on buvait ce que l'amphitryon était en mesure d'offrir: des truffes et du Champagne, si l'on était chez un prince; des pommes de terre et de la «piquette de Saint-Pétersbourg»,—comme disait mon père,—si l'on se trouvait chez quelque jeune artiste. A la fin de la soirée, toutes les œuvres étaient réunies, et vendues, le lendemain même, à quelque marchand, qui les payait fort bien. On formait ainsi, en l'accroissant chaque vendredi, un capital dont l'emploi était réservé à aider les Vendrediens, dans les quelques moments difficiles auxquels chaque artiste est exposé par profession. A part le comité de la société, à qui tous pouvoirs étaient donnés, personne ne savait le chiffre de la somme remise, et moins encore le nom de la personne qui la recevait.