Théophile Gautier s'efforça de fonder à Paris une société analogue à celle-là. Sa proposition avait été accueillie par les artistes avec enthousiasme, et cependant le projet n'aboutit pas.
Un autre hongrois, un virtuose du violon, Remenyi, qui faisait une tournée triomphale, fut aussi, pendant quelque temps, un assidu des jeudis. Mon père l'appréciait beaucoup, et Remenyi se prodiguait pour lui, nous donnait de superbes concerts, auxquels tous nos amis étaient heureux d'assister. Une fois même, Berlioz, curieux d'entendre l'artiste hongrois, fut des nôtres; Remenyi se surpassa et Théophile Gautier a fixé le souvenir de cette intéressante soirée:
L'autre soir, dans la libre intimité d'une réunion amicale, nous avons entendu le violoniste hongrois Remenyi. C'est un homme d'aspect tranquille et débonnaire, au grand front luisant, aux yeux bleus pleins de douceur, vêtu de la redingote à soutaches, et chaussé, par-dessus le pantalon, de bottes nationales. Comme Liszt il a son Hermann, son Puzzi, l'élève de prédilection qui l'accompagne, une sorte de page aux cheveux blonds, dont le type rappelle les dessins de Valerio. Dans le repos de la causerie à laquelle il participait avec une originalité spirituelle, Remenyi a joué une Polonaise de Chopin, et les Rhapsodies hongroises de Liszt d'une façon vraiment merveilleuse. Sous son archet, ces mélodies bizarres et charmantes prenaient un accent profond, intime, pénétrant, exotique pour nous, national pour lui, d'un effet irrésistible. En les écoutant, on songe aux bohémiens, sur la bruyère de Lenau, si libres, si insouciants, si fantasques, qui rendent, de leur violon, ces airs vagues comme des chants d'oiseaux qui donnent la nostalgie de la vie errante. Rien de plus étrange, de plus capricieux, de plus romantique, et de plus délicieusement fou. Il y a des motifs d'une suavité, d'une fraîcheur et d'une tendresse adorables, qui semblent les chants de nourrice du monde enfant, et qui se bercent comme dans un hamac; d'autres qui fuient brusquement comme des chevreuils à travers la forêt des trilles, des arpèges et des appoggiatures, et qu'on voit reparaître par places dans les interstices des broderies musicales.
Remenyi possède une irréprochable justesse de son; les notes les plus hasardées dans les mouvements les plus rapides, lorsque l'archet échevelé bondit sur les cordes comme en délire, sortent toujours nettes et pures, et cette musique si difficile est jouée par lui avec une aisance magistrale.
Certes, la Polonaise de Chopin, les Rhapsodies hongroises de Liszt auraient dû nous contenter; mais nous nourrissions un secret désir, celui d'entendre la Marche de Rakoczy, que Remenyi nous avait jouée déjà, et, au risque d'être indiscret, nous lui demandâmes de nous la dire encore.
Remenyi, après s'être excusé d'exécuter sur quatre maigres cordes cet air si magnifiquement orchestré par Berlioz,—présent à la soirée,—prit son violon et commença par une espèce de prélude plein de rumeurs sourdes, de frémissements indistincts, de lamentations vagues, de bruits d'orage, de résonnances d'armures, de galops de cavaliers, de froissements de sabres, de tintements d'éperons, de roulements de chariots, et de tous ces grondements lointains précurseurs de la révolte. A travers ce tumulte menaçant, quelques notes persistantes font pressentir le thème de la marche, et semblent chercher à prendre la tête de cette tempétueuse harmonie; puis la marche elle-même éclate avec sa mélodie entraînante, son rhythme irrésistible, son ardeur héroïquement rebelle. Le motif galope, brandit le sabre, talonne les flancs de sa monture, se précipite sur l'ennemi en poussant des cris sauvages; ensuite il tourne bride, comme pour reprendre du champ, il s'éloigne, l'on entend les fers de son cheval résonner plus faiblement sur le sol de la plaine; et quand il revient, c'est avec une impétuosité, une furie, une ivresse, un délire de bravoure à exalter les natures les plus froides. Qui pourrait écouter sans être ému ce chant terrible, d'une farouche indépendance et d'un patriotisme indompté, dont la mémoire populaire a conservé le thème? Quand il le joue, Remenyi, si placide pourtant, si ennemi de toutes singeries artistiques, entre dans un état d'exaltation étrange; son front fume, ses yeux rayonnent, il agite l'archet avec fureur, et entraîné par son propre jeu, il suit à travers la chambre, déplaçant avec lui son auditoire, la Marche de Rakoczy le rebelle.
Ce jeune «page aux cheveux blonds», qui accompagnait Remenyi et semblait une fille déguisée, était vite devenu notre camarade. Il avait à peine dix-huit ans, et, malgré son talent déjà mûr, qui dénonçait de longues et sérieuses études, il était resté très gamin. Dès qu'il le pouvait, il nous attirait, ma sœur et moi, hors du salon, pour nous divertir un peu et gambader sans contrainte. Il savait des jeux très drôles, qu'il nous enseignait. Il y en avait un assez sauvage pour lequel il était besoin d'un kilo de farine. On la versait par terre, sur une serviette, et on en formait un petit tas, une sorte de petite montagne, au sommet de laquelle on enfonçait à demi une bague: il fallait alors s'agenouiller, et les mains attachées derrière le dos, s'efforcer de saisir la bague avec les dents. Cela n'était pas facile; le plus souvent on piquait du nez dans la poudre molle et, au milieu des rires, on se relevait, très comique, la figure tout enfarinée: là résidait, naturellement, le principal charme du jeu.
A cette époque étaient souvent réunis, aux dîners du jeudi, ces personnages de pays si divers, dont Edmond de Goncourt a parlé, et à propos de qui Théophile Gautier disait: «En compagnie de mes convives, on pourrait faire le tour du monde sans interprète.» Il y avait un chinois, des persans, des hongrois, le prince lithuanien Léon Radziwill, le colonel russe Froloff, des italiens, des allemands, et tous parlant plusieurs langues.
Quelquefois mon père amenait de Paris, un hôte, inconnu de nous, et cela troublait un peu l'intimité établie entre les habitués, assez hostiles, en général, aux nouveaux venus.
Un jour, il nous prévint qu'il avait invité à dîner M. B..., que nous avions rencontré au Moniteur Universel, où il était employé; l'incident qui marqua cette unique visite la rendit inoubliable.
Ce M. B..., homme fort aimable d'ailleurs, avait une haute idée de lui-même et se complaisait dans l'admiration de ses faits et gestes. Tout ce qui entrait dans son rayonnement, était mieux, plus beau, meilleur, que le commun des choses. Il avait une façon de dire: «J'ai mis MON vin dans MES bouteilles», qui annonçait l'énorme différence qui séparait cette boisson incomparable des liquides quelconques dont s'abreuvaient les autres mortels. «SON» café, surtout, l'exaltait: de toute évidence, il était unique, et M. B... seul avait eu l'heur de boire du café véritable. Il en parlait toujours à Théophile Gautier, quand ils se trouvaient ensemble au journal, lui en rebattait les oreilles. Pas plus que le roi Candaule, qui ne pouvait garder pour lui seul la connaissance de son trésor, il voulait être envié, entendre proclamer par un autre la supériorité de son bien, et il témoignait sans cesse le désir de faire goûter à son illustre collègue l'incomparable nectar. Il eût été simple, pour cela, de lui offrir un petit paquet des grains précieux. Mais M. B... affirmait que, s'il n'était pas préparé par lui-même, dans SA propre cafetière, le café n'aurait pas tout son arôme. Mon père se décida donc à l'inviter à un dîner du jeudi, lui, son café et sa cafetière.
Les convives, avertis de l'événement qui devait illustrer la fin du repas, étaient curieux de la voir arriver, et alléchés par le régal promis. Au moment du dessert, on apporta avec solennité, la cafetière, le moulin,—car il fallait moudre au dernier moment,—l'eau bouillante, que l'on replaça sur un réchaud, et l'opération commença: lentement, goutte à goutte, se fit la mixture.