—Ce n'est pas une farce, personne ne se fût permis de vous la faire, dit Théophile Gautier, mais, selon toute apparence, un accident. Moi, qui ai le goût très fin et suis seul à avoir eu l'héroïsme d'avaler la drogue, je distingue, à travers ces saveurs amères, sucrées, salées, qui forment le plus horrifique mélange, celle si spéciale des asperges.... On nous en a servi tout à l'heure et je devine ce qui s'est passé: par suite d'une distraction coupable, mais que peut excuser le coup de feu du service, la bonne s'est trompée et vous a apporté l'eau, dans laquelle avaient cuit les asperges, et vous l'avez versée sur votre précieux moka....

C'était bien cela. On ne put s'empêcher de rire de cette malice du hasard; M. B... s'efforça de prendre aussi gaiement la mésaventure; mais il voulut sa revanche. On recommença l'opération et, cette fois, le café fut, à juste titre, proclamé exquis.

On n'oublia jamais cette soirée; on s'amusa longtemps au souvenir du café à l'eau d'asperges.


Ma mère dut partir brusquement pour Genève, appelée par une dépêche de sa sœur: la grand'mère Grisi, qui vivait auprès de Carlotta, était gravement malade.

Pendant cette absence, c'est moi qui fus chargée du gouvernement de la maison. Je sentais tout le poids d'une telle responsabilité, et je m'appliquai à remplir de mon mieux cette mission de confiance.

A notre grand chagrin, Marianne, la gentille alsacienne, depuis si longtemps à notre service, s'était mariée. Un peintre en bâtiments, beau brun, aux moustaches provocantes, qui, tout en badigeonnant les persiennes, chantait d'une voix traînarde et sentimentale des romances de Gounod, avait enflammé le cœur romanesque de la brave fille. Ce bellâtre, qui la guettait, depuis des mois, comme une proie, ne nous revenait pas du tout; mais il est inutile d'essayer de convaincre les gens épris.... Théophile Gautier fut témoin à la mairie et conduisit à l'autel, dans sa jolie robe blanche, celle qui, pendant plus de dix années, l'avait servi avec dévouement; Marianne rayonnait de bonheur, et un peu d'orgueil se mêlait à sa joie, car elle croyait épouser un artiste.

Hélas! le beau peintre, comme nous l'avions pressenti, n'était qu'un affreux chenapan, amoureux seulement de la petite dot, si patiemment amassée. Un mois après la noce, il traînait la malheureuse par les cheveux, la dépouillait de tout, et l'abandonnait, en lui déclarant qu'il était bigame!... Marianne, désolée et honteuse, s'enfuit en Alsace, pour accoucher.

Plusieurs cuisinières s'étaient succédé à la maison, depuis son départ. Une suissesse colossale, nommée Philomène, régnait sur les casseroles, quand je pris la direction du ménage. Elle était experte en son art, savait faire de la pâtisserie et des bombes glacées, tellement glacées même qu'elles ressemblaient à de petits icebergs et qu'il fallait les casser à coups de marteau.

Je pris mes nouvelles fonctions très au sérieux, m'y appliquant avec beaucoup d'attention, surveillant de près la cuisinière, et je réalisai, tout de suite, de sérieuses économies. J'avais la constance d'aller aux Halles avec Philomène, les jeudis matin, pour acheter, à meilleur compte et plus frais, le poisson, truite saumonée ou turbot. Je composais des menus variés, et mon père s'étonnait que l'on dépensât moins en mangeant mieux; il me reprochait seulement de donner un peu trop d'importance aux desserts, sans doute parce que j'aimais beaucoup les sucreries.