Après plusieurs semaines d'alternatives de mieux et de pire, dans l'état de la grand'mère, un télégramme nous apporta la nouvelle de sa mort. Il fallut prendre le deuil.

Pour la première fois, nous étions complètement libres dans le choix de nos toilettes, et nous en profitâmes pour les commander à notre goût et fort élégantes.

Nous nous trouvâmes si bien, de ce régime nouveau, qu'on ne put réussir, plus tard, à nous y faire renoncer. Nous n'acceptions aucun conseil, nous ne subissions aucune influence, n'écoutant que notre fantaisie, ou les décrets de la mode, pour la façon de nos costumes. Mon père, qui nous voyait transformées à notre avantage, nous donnait raison, et, comme il était souvent sur la route de Paris, nous le chargions de commissions délicates, qu'il acceptait volontiers pour nous faire plaisir. Il avait dû pourtant, tout d'abord, se violenter pour vaincre la timidité qui lui faisait appréhender d'entrer dans les magasins. Il y entrait maintenant, comparait, discutait et s'acquittait toujours le mieux du monde de la mission. Une certaine guirlande de volubilis roses, que nous voulions avoir pour garnir un chapeau, l'obligea à beaucoup de marches et de contremarches: il ne la trouvait nulle part à son goût et fut obligé de la faire faire exprès. Une fois, ce fut à propos d'une ceinture qu'il tomba dans des perplexités: nous la désirions assortie à une robe de soie couleur peau de biche; les deux pans devaient être terminés par une frange pareille à l'étoffe. Le fabricant demanda si la frange devait être «rapportée» ou tissée avec le ruban; mon père, pris au dépourvu, ne sut que répondre: nous n'avions rien spécifié à ce sujet.... Il hésita, réfléchit longtemps et crut apercevoir le moyen de se décider à coup sûr:

—De quelle façon est-ce le plus cher? demanda-t-il.

—Tissées avec l'étoffe.

—Alors c'est cela qu'il faut!

Et il se montrait tout fier d'avoir imaginé cette solution ingénieuse.

Il ne semblait pas se douter combien il était délicieux et touchant dans ce rôle maternel.


C'était une fête pour nous quand le grand Flaubert dînait à Neuilly. Il venait rarement le jeudi, car nous préférions l'avoir à nous seuls. Quelquefois Louis Bouilhet, son ami, son frère d'élection, l'accompagnait, et l'on invitait aussi Maxime du Camp et Ernest Feydeau. Cela formait, avec Théophile Gautier, comme un groupe à part, d'une camaraderie plus intime et trouvant le même attrait dans la conversation, «le grand, l'unique plaisir, d'un être spirituel», comme disait Baudelaire. Les entendre remuer des idées était une joie de choix. Ils semblaient jeter à pleines mains à travers le champ de la pensée des graines folles qui, ainsi que dans les magies indiennes germaient et fleurissaient sur l'heure. Rien de morose ni de pédantesque en ces causeries, étincelantes de verve et de gaieté, qui cinglaient parfois d'épigrammes aiguës la bêtise et la méchanceté humaine, mais avec plus de pitié que d'amertume.