Flaubert préparait déjà Bouvard et Pécuchet; il amassait des documents. Mais le titre de l'œuvre était autre, alors; il voulait l'appeler: Mémoires de Deux Cloportes.
Le désir de faire représenter une féerie satirique et philosophique le hantait et il nous en parlait souvent. En collaboration avec Bouilhet, il avait écrit le Château des Cœurs, grande féerie moderne qu'il ne parvint jamais à faire jouer sur un théâtre[1]. C'est là que l'on aurait vu, à travers les maisons transparentes d'une place de Paris, dans des logements identiques, des bourgeois, tous pareils, dînant en famille, à la même heure, et disant les mêmes lieux communs, avec les mêmes gestes, tous à la fois, et comme d'une seule voix. Flaubert croyait à un effet de comique sinistre.
Une autre pièce, dont il nous contait le scénario, n'a jamais, à ce qu'il semble, été écrite. Elle était intitulée: Le Phoque par Amour.
Dans une petite ville de Normandie, un jeune homme, pauvre, s'éprend follement de la fille d'un châtelain voisin, aussi belle que riche. Il tente de vains efforts pour s'approcher d'elle et lui faire, au moins, l'aveu de son amour, avant de se débarrasser d'une vie inutile, puisqu'elle est sans espoir.
Arrive l'époque de la foire de l'endroit. L'amoureux, toujours aux aguets, remarque que sa bien-aimée prend plaisir à visiter les baraques et vient souvent se promener à la fête; un éclair de génie traverse son cerveau: il séduit le propriétaire d'un phoque, et obtient de se mettre dans le baquet, à la place de l'animal. Ainsi caché, il attend, avec une persévérance et une patience admirables, le passage de la jeune châtelaine.
Elle s'avance enfin, sous l'auréole rose de son ombrelle, et s'arrête pour regarder le phoque. Alors, le jeune homme, au lieu du classique: «Papa! Maman!» d'une voix passionnée et tremblante, murmure:
—Mademoiselle, je vous aime!... Je n'ai pas d'espoir et je vais mourir.... Mais je voulais avoir le bonheur de vous dire pourquoi je meurs....
Très surprise d'abord, la belle héritière s'attendrit. Ce jeune homme, déguisé en phoque, a de beaux yeux et une voix touchante; il ne faut pas mourir, mais sortir du baquet, aller demander au châtelain la main de sa fille, l'obtenir, et être le plus heureux des hommes.
Le faux phoque bondit hors de l'eau, et, tout ruisselant, tombe aux pieds de la jeune fille. Huit jours après, les bans sont publiés.
A la nouvelle de cette rare fortune, pris d'un beau zèle, tous les jeunes gens de la ville se mettent dans des baquets et font le phoque, attendant l'occasion de s'écrier: