—Mademoiselle, je vous aime!
Mais il ne passe plus d'héritières....
Cette conclusion surtout amusait Flaubert. Avec quel bon rire, qui secouait drôlement sa vaste poitrine et faisait se voiler dans leurs longs cils ses beaux yeux bleus, il achevait son récit!
Louis Bouilhet, que l'on appelait toujours «monseigneur», était un homme doux et charmant, qui admirait passionnément son grand Flaubert, le conseillait, et le soutenait pendant la terrible gestation des œuvres. Il m'était très sympathique et causait beaucoup avec moi, parce qu'il s'intéressait spécialement à l'écriture chinoise. Il voulait savoir comment les caractères étaient composés, afin de les décomposer pour en donner le sens mystique. Par exemple: femme et fils, en se réunissant, forment un troisième signe signifiant—amour; Bouilhet disait: a l'amour fils de la femme». Cœur et porte ensemble veulent dire—tristesse; il traduisait: «le cœur captif».—Trois,—homme,—soleil, combinés ensemble, signifient—printemps:—c'était «trois hommes en marche vers la lumière». Je pense qu'il avait le désir de réunir en un petit recueil un certain nombre d'exemples pareils à ceux-ci.
Maxime du Camp, mon très affectueux parrain, contrastait avec ces deux beaux Normands, blonds, robustes, exubérants et sans façon: il était brun comme un Arabe, mince, sec, réservé et d'une correction élégante.
Ernest Feydeau semblait l'homme le plus heureux du monde. Ses succès littéraires lui donnaient une assurance et un joyeux orgueil, qui rayonnaient de sa personne, continuellement. Il avait coutume de dire, en parlant de lui-même: «l'auteur de Fanny», et il n'avait rien imaginé de plus beau à offrir à sa fiancée, lorsqu'il s'était remarié, qu'un émail, très finement peint sur le chaton d'une bague, qu'il montrait à tous ses amis, et représentant: «l'œil de Feydeau».
Il gardait cependant beaucoup de candeur et de naïveté, une tendance à tout croire, et à mal comprendre l'ironie et les paradoxes: c'est pourquoi le pince-sans-rire féroce, qu'était Baudelaire, l'horripilait si fort et le mettait hors de lui.
Oubliant l'œuvre de Balzac, il s'imaginait avoir inventé la psychologie, et il observait toujours, autour de lui, étudiait les âmes, à travers les corps.
Une fois, je m'étais jetée sur le canapé, le poing à la tempe, comme absorbée par une rêverie ténébreuse. Feydeau causait avec mon père, en face de moi. Il se mit à m'examiner et fit, à demi-voix, des réflexions que j'entendais très bien: «le naturel de l'attitude, si savante cependant ... la grâce qui s'ignore ... l'intensité de l'expression, produite sans doute par quelque pensée frivole, etc....» Lorsqu'à la fin je me relevai brusquement, comme éveillée par l'attention dont j'étais l'objet, il me dit:
—Jeune fille, souviens-toi que, sans le savoir, tu as légèrement posé devant Feydeau.