Antonin, officier dans l'armée de Naples, voulant rester fidèle au roi déchu, refusa fièrement la proposition que lui fit faire Victor-Emmanuel de garder le même grade dans l'armée d'Italie,
Ce beau geste eut naturellement sa punition: en Italie, toutes les carrières se fermèrent devant le partisan d'un prince exilé, et il ne trouva aucun moyen de gagner sa vie. Il vint à Paris pour tenter la chance; les démarches entreprises n'eurent aucun résultat, à ce premier voyage; mais plus tard, après la guerre de 1870, Antonin fut plus heureux: il obtint une situation avantageuse dans une Compagnie d'assurances.
Notre cousin était de taille moyenne, mince, distingué, avec une petite tête d'oiseau; il gardait un peu de raideur militaire. Plein de préjugés de caste, de sentiments chevaleresques, il savait se montrer cependant aimable et affectueux, quand la préoccupation de sauvegarder sa dignité ne dominait pas en lui. Il se pliait le mieux qu'il pouvait à sa vie nouvelle, ponctuel à son bureau, appliqué à son travail; mais sa susceptibilité chatouilleuse endurait difficilement la moindre observation: malgré ses efforts, la patience lui échappait souvent.
Après quelques mois, il fut brusquement révoqué par le directeur de la Compagnie d'assurances. Que s'était-il passé?... Nous étions désolés. Jamais il ne serait possible de retrouver une aussi bonne position, mais le descendant des San Valentino ne regrettait rien et paraissait très fier de lui.
—Vous comprenez qu'un gentilhomme comme moi ne peut pas supporter un manque d'égards, disait-il; ces gens-là n'avaient aucune idée des convenances, et je leur ai appris à vivre....
«Ces gens-là», c'étaient ses chefs, et le procédé, simple et définitif, de M. le duc pour leur enseigner les belles manières, consistait à leur envoyer les registres par la figure.
Après de longues démarches, on entrevit la possibilité de le voir entrer au Crédit Lyonnais. Il nous fit de solennelles promesses, donna sa parole de gentilhomme qu'il supporterait tout, et que le noble San Valentino ne se formaliserait plus des avanies faites à M. Antonin. Serment vite oublié: à peine installé depuis quinze jours, le nouvel employé se voyait contraint d'apprendre à vivre à ses nouveaux patrons et, encore une fois, les registres volaient en l'air.
Georges Charpentier avait fondé la Vie Moderne, une revue d'art illustrée, dont Émile Bergerat était directeur; ils offrirent un poste de confiance à l'ombrageux cousin, ils le nommèrent caissier.
Tout d'abord, M. Antonin se fit aménager, dans son bureau, une sorte de forteresse, un compartiment grillagé, ne communiquant avec l'extérieur que par un étroit guichet; il était là-dedans inexpugnable et inaccessible, même aux clients, qu'il recevait d'un air rogue, daignant à peine parlementer, par la chatière, avec l'intrus qui désirait être renseigné: à son avis, les questions n'étaient jamais posées avec une courtoisie suffisante.
—Monsieur, je vous prie d'être poli! disait-il.