J'observai mon père pour savoir ce qu'il pensait de cette affaire, et je vis qu'il lui était très favorable et l'approuvait complètement.

Cela me fit comprendre qu'il n'y attachait aucune importance et comptait sur moi pour la dénouer: il soutenait toujours, en effet, les prétendants qui n'avaient pas la moindre chance d'être acceptés par nous. Aux autres il était franchement hostile, ne nous cachait pas sa méfiance pessimiste à l'endroit de n'importe quel gendre, qu'il considérait toujours un peu comme un voleur. Il avait d'ailleurs une prodigieuse aversion pour toutes les cérémonies qu'eût entraînées un mariage, les conférences chez les notaires, les contrats, la mairie, l'église....

—Je ne veux pas être à toutes ces machines-là, disait-il souvent; si je n'ai pas le pouvoir de les empêcher, du moins je ne les subirai pas: je m'en irai!

Il savait bien que ce n'était pas Barni qui lui fournirait l'occasion de fuir.

Ce personnage, si pompeusement annoncé, parut enfin, et je lui pouffai de rire au nez, en m'écriant:

—Mais c'est Henri IV qui s'est échappé du Pont-Neuf!

Il avait une belle barbe blanche, bien peignée, les cheveux ondulés au fer, le profil busqué, le teint coloré, et il ressemblait, en effet, au roi vert galant. C'était un excellent homme, qui convint tout de suite que j'étais trop ragazza pour consentir à voir jamais en lui autre chose qu'un ancêtre; il renonça gentiment à ses intentions et, du même coup, au majorat. Paris lui offrait des distractions bien séduisantes, et il contracta sans tarder quelques unions, de la main gauche, qui le consolèrent rapidement. Il loua une des maisons de M. Robelin, s'y installa, y festoya gaiement avec des amis de rencontre.

Barni fut pour nous un parent dévoué, indulgent, plein d'attentions aimables, et nous avions beaucoup d'affection pour lui. Venu à Paris dans l'intention de n'y passer que peu de mois, il y demeura plusieurs années; quand il retourna en Italie, ce fut avec l'idée de mettre ordre à ses affaires et de revenir. Le destin ne le permit pas: dans un bal costumé, à Venise, la coupe de Champagne à la main, le viveur impénitent, mourut joyeusement, dans un éclat de rire qui lui rompit un vaisseau.


Quand Victor Hugo laissait venir sa famille à Paris pour y passer quelque temps, M. Robelin ne manquait jamais d'inviter ces illustres hôtes à dîner chez lui à Neuilly. Mme Hugo et Charles (François-Victor ne quittait jamais l'exil) acceptaient toujours. Il y avait bombance alors, dans le logis du vieil architecte romantique, qui ce jour-là devenait prodigue. Vacquerie et Meurice étaient du festin, où nous étions aussi conviés.