Notre camarade Berthe, la fille de Robelin, dirigeait les préparatifs et surveillait l'œuvre de Rosalie, la vieille cuisinière grognonne, barbue et solennelle. Elle avait des talents de cordon bleu, que l'ordinaire frugal de la maison utilisait peu et qui n'étaient mis à l'épreuve que dans les grandes occasions. Son chef-d'œuvre était un pâté, resté fameux, qu'elle mettait plusieurs jours à parfaire et qui par ses dimensions eût été digne d'être servi sur la table des Burgraves, pour faire suite au «bœuf entier»: il était succulent, délicat et d'une complexité savante.
M. Robelin avait eu le bon sens de choisir, pour l'habiter, la moins bizarre de ses maisons: elle n'avait ni toits en éteignoirs ni tourelles en poivrière, mais on pouvait passer par l'escalier, on ne se cognait pas la tête au plafond et, dans les pièces banalement carrées, il faisait clair. La plus grande simplicité y régnait: presque pas de meubles, des murs nus, le plancher pas même ciré.
Les convives arrivaient séparément, madame Victor Hugo toujours en retard: elle s'excusait en racontant qu'elle avait dû pétrir de ses blanches mains une bonne pâtée pour Léda, la levrette de Charles, qui ne confiait cette mission qu'à elle seule.
Devant une glace, elle arrangeait alors sa coiffure, et cela lui prenait beaucoup de temps. Sous son chapeau, elle avait gardé ses cheveux roulés en papillotes; elle les déroulait maintenant, les crêpait, disposant autour de son front bombé une auréole noire. Elle avait de larges yeux très sombres, un petit nez en bec d'oiseau, le menton fin et le teint très bistré. Bonne et charmante, mais distraite, perdue comme dans une sorte de rêve, n'étant jamais à ce qu'on disait.... Elle plongeait des biscuits dans son verre sans songer à les reprendre, jusqu'à ce que le verre trop plein fût incapable d'en recevoir encore, et elle ne s'apercevait qu'alors de son oubli.
Charles Hugo, grand et fort, était d'une beauté extraordinaire, avec son teint blanc, sa moustache et ses cheveux d'un noir si brillant, sa bouche fraîche et, dans ses longs cils, le rayonnement de ses yeux très ouverts et très fixes. Il parlait haut, disait des choses violentes contre le gouvernement, tournant le chef de l'État en ridicule, mais se résignait cependant à être poli, et même aimable, avec les sergents de ville, à cause de sa levrette chérie, que l'indépendance de son caractère exposait à toutes sortes de contraventions.
Paul Meurice se montrait doux, réservé, presque timide; il parlait peu et d'une voix discrète.
Le plus original du groupe était Auguste Vacquerie. Son visage anguleux, ses joues colorées, son nez très long, ses yeux tout petits, ses cheveux plats qui tombaient tout droit, composaient une physionomie des plus singulières. Les mains dans ses poches, il se balançait sur ses jambes d'un air narquois.
J'entendais beaucoup parler de sa bizarrerie et de ses outrances littéraires. Je connaissais Tragaldabas et le «porc aux choux». J'avais assisté à la représentation tumultueuse des Funérailles de l'Honneur, et j'étais parvenue à retenir ces quelques vers, que mon père récitait souvent, d'une parodie des poèmes de Vacquerie:
Vacquerie,
à son Py-
lade épi-
que, qu'on crie
ou qu'on rie,
est momie:
ce truc-là
mène à l'A-
cadémie.
Cette coupe extravagante nous réjouissait beaucoup, et celui qui avait inspiré la satire me semblait un personnage très curieux. Vacquerie était d'ailleurs fort aimable avec les jeunes filles et se plaisait dans leur société. Il se rapprochait volontiers du coin où nous nous cantonnions avec Berthe, et d'où nous écoutions discrètement la conversation, observant les causeurs et chuchotant parfois quelque malicieuse remarque. Vacquerie s'intéressait à nos petites affaires, aux histoires de chiffons, ou bien il nous faisait rire en nous débitant d'impossibles paradoxes avec un imperturbable sérieux.