Quelquefois, c'était chez nous qu'on se réunissait, et, après le dîner, on récitait des vers du «Père» exilé dans l'île, ou bien Théophile Gautier faisait connaître à ses hôtes une pièce nouvelle d'Émaux et Camées. Un soir, Vacquerie lut à haute voix un désopilant article intitulé: Une paire de bottes. C'était le récit des mésaventures d'un critique dramatique, torturé par des bottes trop étroites et qui a l'imprudence de les retirer, sournoisement, en pleine salle de spectacle. Le morceau, détaillé par l'auteur d'une voix monotone, d'un air grave et morne, était d'un comique suprême, et cette lecture augmenta encore mon estime pour celui qui avait découvert que:
Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!
Selon sa coutume, pour nous éveiller comme par hasard, mon père déclame à tue-tête, en se promenant à travers sa chambre. C'est un fragment de la complainte de Sainte-Hélène:
Ce n'est pas sur un canapé
Qu'il usa cette redingote.
Et si le drap en est râpé,
C'est qu'il l'avait à Montenotte.
Un simple et tout petit chapeau
Servait de turban à sa gloire;
Son épée était un rameau
Cueilli sur l'arbre de victoire....
Maintenant, c'est un saul'pleureur
Sur le rocher de Sainte-Hélène!...
Doux zéphir, porte-lui mes pleurs
Sur les ailes de ton haleine.
Il s'agit, aujourd'hui, de se lever plus tôt, d'être prêtes de bonne heure, car Delaunay, le charmant sociétaire de la Comédie-Française, vient déjeuner à Neuilly, et, après le café, il doit réciter à Théophile Gautier, presque lui jouer, tout ce qui est écrit de l'Amour souffle où il veut, la pièce en vers, que mon père a promis de terminer bientôt et qui est reçue d'avance au Théâtre-Français.
Delaunay a le plus grand désir d'interpréter le rôle de Georges d'Elcy. C'est pour presser un peu le poète, lui donner du cœur à l'ouvrage, qu'il veut lui montrer de quelle façon il le jouerait. Mais, lorsqu'il s'agit de théâtre, Théophile Gautier éprouve toujours une sorte de timidité, une appréhension des angoisses à subir; la perspective, d'être livré tout vif aux lions du parterre, l'épouvante, et, avant que la pièce soit faite, il parle déjà de s'expatrier, le soir de la première, de ne lire aucun journal et de ne revenir que plusieurs mois après.
Le résultat de la lecture fut néanmoins excellent: le travail avança plus vite,—pour s'interrompre de nouveau, hélas! être abandonné, rester inachevé.—Toujours les corvées tyranniques brisaient l'inspiration; toujours manquait l'indépendance indispensable à une œuvre de longue haleine.
Il n'est resté aucun scénario de la pièce; les fragments publiés ne vont pas plus loin que le milieu du second acte; mais mon père nous avait raconté le sujet tout au long.
Georges d'Elcy, comme l'Arnolphe de l'École des Femmes, a élevé, pour l'épouser plus tard, une jeune fille qu'il a recueillie. Lavinia est intelligente, spirituelle, artiste et divinement belle; son jeune tuteur en est éperdument épris et la refuse rageusement à tous ceux qui viennent lui demander sa main. Il ne sait pas s'il est aimé, il n'ose pas se déclarer, tant il redoute de voir son rêve s'évanouir. Devant l'insistance des prétendants, il se décide: il ausculte, pour ainsi dire, le cœur de sa pupille, cherche à éveiller sa jalousie, et reconnaît, avec désespoir, qu'elle ne voit en lui rien autre chose qu'un frère très chéri....