Ne voulant pas imposer son amour, à celle qui lui doit tout, se jugeant incapable de guérir et de vivre près de la jeune fille en dissimulant sa souffrance, Georges assure l'avenir de Lavinia par une dot magnifique et s'expatrie en la laissant libre d'épouser, pendant son absence, l'homme qui aura su lui plaire. Il change de nom, se fait explorateur, tueur de lions, s'enfonce dans les solitudes vierges et terribles, brave les dangers, cherche la mort. Peu à peu, le bruit de ses exploits se répand, il devient un héros dont les journaux racontent les hardis voyages, ses combats contre les bêtes féroces. Lavinia, au milieu de ses soupirants qu'elle nargue, suit avec un intérêt croissant le récit des aventures de cet inconnu, l'admire passionnément, s'éprend de lui. Sachant un jour sa présence a Paris, elle exige qu'il lui soit amené: quand Georges, tout changé, pâlissant d'émotion sous son haie, reparaît, Lavinia, avec un cri d'amour, se jette défaillante dans ses bras. Ce cœur qu'il n'a pu atteindre quand il était près de lui, il l'a conquis en s'enfuyant au bout du monde:—capricieux et libre comme le vent, «l'amour souffle où il veut».
[XI]
Théophile Gautier avait une antipathie invincible pour les cafés; ceux qui les fréquentaient n'étaient pas loin de lui apparaître comme des criminels, et il serait mort de soif, plutôt que d'entrer dans un «estaminet» pour y prendre un verre de bière: «S'attabler en des cafés pour absorber avec flamme des boissons violentes»—il citait souvent cette phrase prise je ne sais où—lui paraissait le comble de l'inconduite. Il détestait aussi le jeu, et, si quelqu'un maniait et battait habilement les cartes devant lui, cette dextérité, acquise par une longue pratique, lui inspirait une vague horreur.
Cependant nous avions décrété qu'il devait jouer aux dominos. Nous le tyrannisions ainsi quelquefois, et il se laissait faire sans trop de révolte: par exemple, nous avions fini par obtenir de lui qu'il mangeât une soupe, le matin, en se levant, afin de ne pas être, au déjeuner, affamé depuis tant d'heures et pareil à un ogre; il consentit, à la condition que ce ne fût pas un «potaige», comme il disait avec beaucoup de dédain, mais une vraie soupe, assez épaisse pour que la cuiller pût s'y tenir debout.
Après le dîner, il s'endormait, en lisant un journal ou un livre, et nous trouvions cela mauvais. Pour le tenir éveillé, il fallait une occupation bête et ne fatiguant pas l'attention: le jeu de dominos était tout indiqué.
Théophile Gautier, résigné, se soumit: agenouillé dans un fauteuil, il étalait tous ses dominos sur la paume de sa main gauche, «pour qu'on ne vît pas son jeu», et, sans lorgnon, les regardait, de très près, en fermant un œil.
Rodolfo nous avait initiées, ma sœur et moi, aux finesses du domino à quatre, ou avec un mort, comme au whist; nous essayâmes de faire comprendre au père les ingénieuses combinaisons, qui, seules, rendent le jeu intéressant; mais il n'y eut pas moyen: il posait très exactement, chiffre contre chiffre, sans s'inquiéter du jeu de son partenaire, et toujours, avec un naïf empressement, se débarrassait de son double six.
Notre ménagerie était devenue assez nombreuse. Nous nous étions cependant débarrassés des volailles que, sous aucun prétexte, nous ne voulions tuer ni manger, et dont le nombre devenait inquiétant: les poules parvenaient souvent à s'échapper du poulailler; elles allaient pondre et couver secrètement sous quelques buissons épais et reparaissaient suivies d'une nombreuse famille. Le ciel lui-même semblait s'être ému d'un autre embarras, causé par le pullulement rapide d'un couple de rats de Norvège, imprudemment achetés à des marins de passage: au cours d'un violent orage, un bienheureux coup de tonnerre avait foudroyé tous ensemble nos trente-deux rats blancs et noirs!...