Mais Séraphita, la jolie chatte, blanche comme le duvet des cygnes, mit au monde trois petits chats qui, à notre grande stupéfaction, étaient noirs comme de l'encre.

«Explique qui voudra ce mystère!», dit Théophile Gautier dans la biographie qu'il écrivit plus tard de ces minets très chéris.

C'était alors la grande vogue des Misérables de Victor Hugo; on ne parlait que du nouveau chef-d'œuvre; les noms des héros du roman voltigeaient sur toutes les bouches. Les deux petits chats mâles furent appelés Enjolras et Gavroche. La chatte reçut le nom d'Eponine. Leur jeune âge fut plein de gentillesse et on les dressa comme des chiens à rapporter un papier chiffonné en boule, qu'on leur lançait au loin. On arriva à jeter la boule sur des corniches d'armoire, à la cacher derrière des caisses, au fond de longs vases, où ils la reprenaient très adroitement avec leur patte. Quand ils eurent atteint l'âge adulte, ils dédaignèrent ces jeux frivoles et rentrèrent dans le calme philosophique et rêveur qui est le vrai tempérament des chats.

Pour les gens qui débarquent en Amérique dans une colonie à esclaves, tous les nègres sont des nègres et ne se distinguent pas les uns des autres. De même, aux yeux indifférents, trois chats noirs sont trois chats noirs; mais des regards observateurs ne s'y trompent pas. Les physionomies des animaux diffèrent autant entre elles que celles des hommes, et nous savions très bien distinguer à qui appartenaient ces museaux noirs comme le masque d'Arlequin, éclairés par des disques d'émeraude à reflets d'or....

Tous ces minous étaient à nous tous; cependant nous en avions adopté plus spécialement chacun un: ma mère avait choisi Gavroche, ma sœur Eponine, et moi Enjolras. Ils étaient admis à manger à table, où ils avaient chacun son couvert et sa chaise, à côté de sa maîtresse. Seul Gavroche, qui préférait gaminer avec ses amis de la rue, ne venait que par caprice; les deux autres se montraient d'une ponctualité admirable. Dès que tintait la sonnette, annonçant le repas, ils dégringolaient l'escalier, ou accouraient du fond du jardin et étaient toujours les premiers à table: nous trouvions les deux convives noirs, assis chacun à sa place et surveillant le plat avec des yeux luisants de gourmandise.

Nous possédions, alors, une vieille pie, assez maussade, dont j'ai oublié l'origine, mais qui, par un heureux hasard, redevint jeune et joyeuse.... Un jour, en notre absence, Margot s'échappa de sa cage et s'envola. La bonne, responsable, redoutant les représailles, se mit à sa recherche, d'abord dans le jardin, puis à travers Neuilly. Elle courut comme une folle et finit par rencontrer un gamin qui tenait une pie:

—Ah! c'est toi qui me l'as volée! s'écria-t-elle en lui arrachant l'oiseau des mains.

Elle revint à la maison, où nous n'étions pas encore rentrés, et remit Margot dans sa cage.

Le lendemain seulement, l'aspect rafraîchi, pimpant et guilleret de la pie nous frappa: des plumes neuves lui avaient poussé, elle était plus mince, et son œil vif et malin nous regardait avec une expression toute nouvelle. Notre surprise était extrême: nous ne savions pas que les pies avaient la faculté de rajeunir! Sous la promesse formelle de ne pas être grondée, la bonne finit par avouer l'aventure, et nous comprîmes qu'un assez singulier hasard lui avait fait rencontrer un oiseau de même espèce que celui qu'elle cherchait, mais que ce n'était pas le même.

La nouvelle Margot valait beaucoup mieux que l'autre et devint extrêmement amusante. On finit par la laisser libre, dans la maison et dans le jardin: sa cage était toujours ouverte, et elle y revenait quand elle voulait, ne songeant guère à s'échapper. Ses rapports avec les chats étaient des plus comiques: elle les poursuivait, leur tirait la queue et semblait vraiment éclater de rire, en se moquant de leur indignation. C'était une fieffée voleuse; mais, comme elle cachait ses larcins sur nos genoux, ou dans les plis de nos robes, il n'y avait pas grand mal. Elle ne parlait pas,—sauf un très vilain mot qu'elle semblait dire plutôt qu'elle ne le disait;—mais elle avait des coua coua d'une éloquence très suffisante. Quand elle rentrait du jardin, pour réclamer quelque pitance plus substantielle que celle qu'elle avait pu se procurer, elle s'annonçait par des cris, toujours les mêmes. Si l'on ne prenait pas garde à l'arrivée d'une personne de son importance, elle paraissait très vexée, montait alors, saut par saut, les marches de l'escalier, et se plantait devant le premier qu'elle rencontrait, lui disant très clairement:

—Comment! c'est moi, et on ne m'offre rien?...