Margot divertissait beaucoup Théophile Gautier; il ne manquait jamais, en rentrant, de demander où elle était.

Dash et Mirza, à part quelques discussions et chamailleries de camarades, faisaient bon ménage avec les chats et la pie. Mon père, qui redoutait les chiens à cause de la rage, avait une vive affection pour ces deux-là. La vertu de Mirza, même, lui tenait au cœur plus que de raison, et, au moindre risque qu'elle courait, il entrait dans des colères disproportionnées. Si, par malheur, nous avions laissé ouverte la porte de la rue et que quelque chien, en faction sur le trottoir, eût tenté de s'introduire dans le vestibule, il éclatait en imprécations terribles, affirmant qu'il allait nous arracher les boyaux, comme un taureau furieux, pour les tirer jusqu'au fond du jardin, les dévider lentement sur un rouet d'ivoire, ou bien nous scier entre deux planches de bois mouillé, avec une scie ébréchée.

Ces menaces ne nous troublaient guère. Cependant, nous n'admettions pas que le père se montrât irrité contre nous, et quelquefois, pour des gronderies plus graves, nous nous fâchions tout à fait, ne lui parlant plus, lui tenant rigueur longtemps. Cela le mettait hors de lui.

—Dans une heure, on aura fini de bouder et on m'aimera comme avant; sinon, je sévirai! disait-il.

—Je ne te dois aucun amour, répondais-je; la Bible est formelle dans ses commandements: «Tes père et mère honoreras....» Elle ne parle pas de les aimer; désormais, je vais t'honorer.

Alors il me poursuivait d'objurgations extraordinaires, jetant contre moi ses pantoufles, sa pipe, tous les objets légers qu'il trouvait à sa portée, en me criant:

—Veux-tu bien finir cette comédie! veux-tu, tout de suite, me manquer de respect!


C'est à Saint-Jean, près de Genève, chez Carlotta Grisi, que Théophile Gautier composa en grande partie et termina son roman: Spirite. La beauté du site, la douce solitude de ce séjour, la grâce souriante de la châtelaine, le charmaient et l'inspiraient tout spécialement.

De l'autre côté du Rhône, qui longeait la propriété dans une course folle de torrent, le mont Salève et les dentelures des Alpes formaient le fond du paysage; plus loin, le parc s'achevait en un promontoire, qui dominait un tableau magnifique: la jonction du Rhône et de l'Arve. On voyait les deux fleuves accourir, par des routes opposées; l'un, saphir liquide que l'écume sertissait d'argent; l'autre jaune, lourd, opaque. Puis, avec un bruit de canonnade, ils se heurtaient, dans un bouillonnement, et bientôt, se déroulaient sans se confondre, comme un ruban bleu et un ruban d'or, et enfin disparaissaient, entre de hauts rochers, drapés de verdures croulantes.