Dans la vie réglée, paisible, abritée des importuns, que l'on menait à Saint-Jean, le temps semblait plus long qu'ailleurs: la rêverie naissait tout naturellement et rien ne l'interrompait; la pensée se développait sans effort, et le travail paraissait plus facile. On pouvait se promener sans sortir du domaine,—«kilométrer», comme on disait à Genève; et mon père adopta ce mot, qui remplaça nos «mille pas» de Neuilly.

La villa Grisi avait aussi sa terrasse: au-dessus d'une pente verte qui dégringolait vers un frais vallon, elle était plantée de magnifiques marronniers dont la floraison, chaque année, offrait un spectacle incomparable. Théophile Gautier aimait beaucoup ce coin du parc; il admirait les arbres géants sous tous leurs aspects, vêtus de pourpre et d'or par l'automne, emmitouflés de neige par l'hiver: il y revenait chaque jour, et «kilométrait» là de préférence. De loin, il y pensait avec regrets:

Les marronniers de la terrasse
Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
La villa d'où la vue embrasse
Tant de monts bleus coiffes d'argent....

Mais ce qui l'attirait et le retenait surtout, c'était l'extrême intérêt qu'il portait à la maîtresse de la maison. Il avait pour elle une de ces passions sentimentales, respectueuses et mélancoliques, auxquelles il était sujet: en dépit de sa verve rabelaisienne, de sa truculence et de ses paradoxes, elles montraient sa véritable nature, que, par une bizarre pudeur, il masquait le plus possible.

Pour lui, Carlotta Grisi, était toujours Giselle, ou la Péri, celle qui avait incarné les moments les plus heureux de sa jeunesse. En la revoyant après une longue absence, pourtant, il avait été frappé de son aspect de petite bourgeoise rangée, dans ses simples robes de laine sombres, égayées à peine par un col de dentelle ou quelques bouts de ruban: il avouait qu'il était impossible de soupçonner la radieuse étoile d'autrefois, dans cette personne toute nouvelle, qui donnait plutôt l'idée d'une mercière retirée, après fortune faite. Mais, peu à peu, une expression fugitive, une grâce du sourire, un rayonnement des prunelles, d'un bleu nocturne, évoquaient la figure première; il la reconstitua, la retrouva toute, et bientôt ne vit plus qu'elle. Son rêve, à la fin, lui devint une réalité; la figure idéale de Spirite n'était pour lui que le reflet d'une image; et cette image, il ne se doutait pas qu'il l'avait lui-même recréée:

Une pâleur rosée légèrement colorait cette tête, où les ombres et les lumières étaient à peine sensibles, et qui n'avaient pas besoin, comme les figures terrestres, de ce contraste pour se modeler, n'étant pas soumise au jour qui nous éclaire. Ses cheveux d'une teinte d'auréole estompaient comme d'une fumée d'or le contour de son front. Dans ses yeux à demi baissés nageaient des prunelles d'un bleu nocturne, d'une douceur infinie, et rappelant ces places du ciel qu'au crépuscule envahissent les violettes du soir. Son nez fin et mince était d'une idéale délicatesse; un sourire à la Léonard de Vinci, avec plus de tendresse et moins d'ironie, faisait prendre aux lèvres des sinuosités adorables; le col, flexible, un peu ployé sous la tête, s'inclinait en avant et se perdait dans une demi-teinte argentée qui eût pu servir de lumière à une autre figure.

Telle est l'apparition de Spirite dans le miroir de Venise, et, sans être prévenu, il n'était pas aisé de reconnaître l'original de ce portrait; et cependant, lorsque l'on savait, cela ne semblait plus impossible:

C'étaient bien les mêmes traits, mais épurés, transfigurés, idéalisés et rendus perceptibles par une substance en quelque sorte immatérielle.... L'esprit ou l'âme qui se communiquait à Guy de Malivert avait sans doute emprunté la forme de son ancienne enveloppe périssable, mais telle qu'elle devait être dans un milieu plus subtil, plus éthéré, où ne peuvent vivre que les fantômes des choses et non les choses elles-mêmes.

Théophile Gautier était parti pour Saint-Jean à la fin de juillet, et nous devions aller le rejoindre, après un séjour dans les environs de Mâcon, auprès des Dardenne de la Grangerie, chez lesquels ma mère, ma sœur et moi, nous étions invitées. Mon père était toujours inquiet et tourmenté, quand sa nichée n'était pas avec lui: il imaginait toutes sortes d'événements, d'accidents, de querelles tragiques, de maladies subites, même quand il nous quittait pour de simples courses; il ne rentrait jamais sans angoisse à Neuilly et était tout heureux, disait-il, de ne pas trouver «la mère égorgée, les filles violées, le feu à la maison».

Il travailla plus tranquillement, lorsque nous fûmes tous réunis à Saint-Jean, et les phénomènes bizarres qu il avait jusque-là remarqués, cessèrent de l'obséder. Dès qu'il se retirait dans sa chambre, le soir, pour écrire quelques pages de son roman, autour de lui des rumeurs troublaient le silence, les meubles craquaient, l'armoire s'ouvrait brusquement; il voyait des ombres confuses au fond des miroirs, entendait des bruits de pas, des soupirs. Ce n'était pas sans appréhension qu'il quittait, pour aller travailler, le petit cercle réuni au salon et qui s'appliquait à d'importants ouvrages de crochet ou de tapisserie, sous la douce lumière concentrée par l'abat-jour. Parfois on l'avait vu revenir très troublé: il ne voulait plus remonter seul, par les escaliers de pierre, ni parcourir les larges corridors voûtés de cette maison, qui était une ancienne abbaye et semblait hantée par des ombres.