Le monde invisible paraissait s'émouvoir et s'efforcer d'entrer en communication avec ce vivant, créateur d'une fiction, dont l'héroïne était un esprit.
Au fur et à mesure que l'auteur l'écrivait, le roman paraissait en feuilleton dans le Moniteur, et le succès littéraire de Spirite fut doublé d'un autre succès, sur lequel on ne comptait pas: les médiums, les magnétiseurs, les partisans des tables tournantes, ceux qui interrogent les esprits frappeurs, les swedenborgiens, s'émurent et adressèrent à Théophile Gautier les lettres les plus singulières et les plus folles. Un monsieur de Grenoble, qui signait «P. S.», affirmait être Malivert et visité par une Spirite: il ne pouvait s'expliquer comment l'auteur du roman avait appris cette histoire. Un autre, qui venait de perdre une amie adorée, demandait sérieusement les formules d'évocation. La Neue freie Presse, de Vienne, reconnaissait un médium en Théophile Gautier; un autre journal, allemand celui-ci, prétendait que Spirite avait été commandé par le gouvernement pour occuper les esprits et détourner leur attention du projet d'annexion de la Belgique. Par l'entremise d'une dame inconnue, Alfred de Musset envoya, de l'autre monde, à Théophile Gautier les vers suivants, inspirés par Spirite:
Me voilà revenu. Pourtant j'avais, madame,
Juré sur mes grands dieux de ne jamais rimer:
C'est un triste métier que de faire imprimer
Les œuvres d'un auteur réduit à l'état d'âme.
J'avais fui loin de vous! Mais un esprit charmant
Risque en parlant de nous d'exciter le sourire.
Je pense qu'il en sait plus long qu'il n'en veut dire,
Et qu'il a, quelque part, trouvé son revenant.
Un revenant! Vraiment, l'aventure est étrange!
Moi-même, j'en ai ri quand j'étais ici-bas;
Mais, lorsque j'affirmais que je n'y croyais pas,
J'aurais, comme un sauveur, accueilli mon bon ange.
Que je l'aurais aimé, lorsque le front jauni,
Sur le coude appuyé, la nuit, à la fenêtre,
Mon esprit, en pleurant, cherchait le grand peut-être
Et parcourait au loin les champs de l'infini!
Amis, qu'attendez-vous d'un siècle sans croyance?
Quand vous aurez pressé votre fruit le plus beau,
L'homme trébuchera toujours sur un tombeau
Si, pour le soutenir, il n'a plus l'espérance.
Mais ces vers, dira-t-on, ils ne sont pas de lui!...
Que m'importe, après tout, le blâme du vulgaire?
Lorsque j'étais vivant, il ne m'occupait guère;
A plus forte raison, en rirai-je aujourd'hui!...
Ces vers parurent charmants à mon père, et si bien dans le style d'Alfred de Musset, qu'il avait beaucoup connu, qu'il n'eût pas hésité, disait-il, à les croire de lui, s'il avait pu admettre qu'un mort fît des vers et fût capable de les transmettre à un vivant.
Lorsque Spirite parut en librairie, l'auteur voulut offrir à la châtelaine de Saint-Jean un exemplaire d'une rare valeur, de cette œuvre rêvée sous les grands marronniers, écrite surtout pour lui plaire et fixer d'elle une idéale image: il composa une longue dédicace, que l'on imprima en tête d'un seul exemplaire.
Soigneusement relié, en veau bleu, le volume unique, s'en alla vers Genève, et celle à qui il était adressé le reçut avec grand plaisir. Mais elle ne sut pas le conserver: plus tard, on le lui vola ou elle le perdit, et la précieuse dédicace, dont il n'existe pas de copie, est inconnue.
Une aventure, assez désagréable, nous était arrivée pendant notre séjour chez les Dardenne de la Grangerie, en Bourgogne.
Ma sœur et moi, nous étions allées faire une excursion avec Marguerite, ses deux beaux-frères, Edmond et Lucien, et un neveu de l'acteur Dumaine, que l'on appelait le «petit Pécheux», bien qu'il eût près de vingt ans et qu'il ne fût pas petit. Nous étions partis dans une gentille carriole, que Lucien conduisait, emportant notre déjeuner et deux fusils chargés à poudre, afin de faire résonner l'écho d'une grotte que nous allions visiter.
Après avoir traversé la petite ville de Nolay, le cheval commença à gravir avec effort une pente de la Côte-d'Or, toute plantée de vignes et assez peu pittoresque; il nous mena jusqu'à un plateau, où nous nous arrêtâmes pour déjeuner. Nous nous étions installés auprès d'une broussaille qui limitait à demi un champ voisin; dans ce champ, paissait un poulain; il n'y avait personne aux alentours et l'on ne voyait aucune habitation.