Le repas terminé, comme il faisait très chaud et que le soleil tombait d'aplomb, on décida d'attendre un peu, en se reposant ou en flânant, avant de continuer à grimper vers la grotte. Les jeunes gens s'éparpillèrent pour chercher des mûres, tandis que nous restions assises derrière la carriole, essayant de nous abriter un peu du soleil, car il n'y avait plus d'ombre nulle part.
Tout à coup, dans cette solitude, dans ce silence, une rumeur, des cris, des vociférations. Nous distinguons ces mots:
—Il faut le tuer!...
Qui donc?... Un chien enragé, peut-être?... Nous courons vers le bruit, pour tâcher de comprendre de quoi il s'agit, et qu'apercevons-nous?... le petit Pécheux, chevauchant le poulain, et le faisant galoper à travers le champ voisin, tandis que de tous côtés surgissent des paysans armés d'échalas, qui se jettent sur lui et veulent le prendre à la gorge.
Nous nous élançons à son aide, en appelant Edmond et Lucien qui sont hors de vue. Mais Pécheux a eu le temps de sauter à bas du poulain et se défend vigoureusement. Malgré sa jeunesse, il n'est pas facile à émouvoir: embarqué mousse à quinze ans, il a déjà fait deux fois naufrage; la dernière, il est resté pendant quarante-huit heures ballotté par les lames, cramponné à un bout de planche. Il pratique une boxe savante et répond aux coups d'échalas par des coups de poing en pleine figure: des yeux sont pochés, le sang coule. Mais le nombre des agresseurs augmente toujours. Edmond et Lucien se sont jetés dans la bagarre sans savoir de quoi il s'agit; toutes les commères sont sorties du village invisible d'où, sans doute, depuis longtemps des paires d'yeux nous surveillaient; elles glapissent, excitent les hommes, se lamentent sur le sort du malheureux poulain qui, lui, s'est tranquillement remis à paître: c'est une confusion inextricable.
Je cours à la voiture, y prendre un des fusils, et je reviens; mais on ne le voit même pas, ce fusil! Avec le canon, je laboure jusqu'à l'écorcher la poitrine nue d'un vieux paysan à figure de sauvage, qui hurle et s'acharne plus que tous les autres: je ne parviens même pas à détourner son attention, mais son fils, un grand gars de vingt-cinq ans, apercevant son père au bout d'un fusil, court sur moi et me tord le bras, pour me faire lâcher l'arme, dont il s'empare. Pécheux, haletant, les habits déchirés, la figure toute sanglante, semble à bout de forces: je retourne à la voiture et je rapporte le second fusil; cette fois, je parviens à faire reculer quelques-unes de ces brutes.
Enfin voici M. le maire, en sabots, en blouse bleue, comme les autres, ne brandissant pas d'échalas pourtant: on va pouvoir s'expliquer avec lui. Je m'approche, mais il paraît que je lui cause une terreur extrême, car il fait un bond en arrière et crie:
—Ne me touchez pas!
Les gendarmes paraissent: on est allé les chercher à Nolay. C'est là, chez le commissaire de police, que l'on va nous conduire. Tant mieux! Celui-là sera peut-être un peu plus civilisé.
Je dois rendre mon fusil aux gendarmes, puis nous voici défilant par le raide chemin entre les vignes, bordé de deux rangs de badauds. On se montre les principaux criminels: Pécheux, qui est vraiment fait comme un voleur, et moi qui voulais tuer le monde à coups de fusil.