—A-t-elle l'air méchant! disent les bonnes femmes.
Le commissaire est un colosse, mais un homme du monde, heureusement. Il nous accueille en amis et se montre indigné, au récit de notre aventure: sur le procès-verbal que l'on vient de lui remettre, elle est définie: «rébellion à main armée». Il connaît ses administrés, les habitants de ce village d'où nous venons, et les considère comme de vrais sauvages.
—Dans les premiers temps de mon séjour, dit-il, ils ont essayé aussi de m'assommer, et je ne me suis fait respecter d'eux que grâce à ma force physique. Je les empoignais par la ceinture, et je les apportais, moi-même, au poste. Cela seulement leur imposa. Si vous aviez endommagé le poulain, ils n'avaient qu'à le prouver et à se faire indemniser. Mais maintenant il ne s'agit plus de cela: ils vous ont attaqués brutalement; vous devez porter plainte et vous faire rendre justice.
Le conseil fut suivi. Dardenne de la Grangerie, que Marguerite mit au courant par une lettre circonstanciée, prit en mains le procès; nous le gagnâmes brillamment. Nous avions exigé des excuses écrites. Elles nous arrivèrent, de la grosse écriture du maire en sabots et signées de signatures informes. Très magnanimes, nous n'avions pas exigé d'indemnité pécuniaire, ce qui enthousiasma nos agresseurs, à tel point, qu'ils proposèrent de nous porter en triomphe, si nous revenions dans le pays.
J'ai toujours gardé précieusement la petite croix d'argent, surmontée d'un poulain, que Dardenne fit fondre, à quelques exemplaires, pour les vainqueurs de ce combat mémorable.
[XII]
Mohsin-Khan m'avait demandée à mon père Mais un mystère planait sur cette démarche, qui ne semblait pas avoir été accueillie très favorablement. Je ne m'expliquais pas pourquoi on ne m'en disait rien, et j'étais curieuse de connaître la cause de cette réserve. Ce fut Marguerite de la Grangerie qui me la révéla. Le général avait été obligé de faire un aveu, d'expliquer sa situation, qui, très normale en Asie, pouvait paraître singulière à un Européen: il était marié en Perse, mais dans des conditions particulières; il s'agissait d'un mariage temporaire, qui se dénouait de lui-même, après un certain nombre d'années, si l'on ne renouvelait pas l'engagement. Le terme fixé était échu; Mohsin-Khan allait retourner dans son pays, pour régler cette affaire et revenir complètement libre.
Mon père jugea qu'en l'état des choses il n'était pas possible d'examiner la demande, ni d'y faire aucune réponse, qu'il fallait attendre, pour cela, le fait accompli et le retour de Perse. On fit même comprendre au général, très assidu à Neuilly, qu'il devait, jusqu'à nouvel ordre, espacer ses visites.
Mohsin fut désolé de cette décision et chercha à nous rencontrer, dans des maisons amies, ou au théâtre. Il était toujours, je ne sais comment, très bien renseigné; il trouvait le moyen, aux premières représentations, de louer la loge voisine de la nôtre.