Mon père fut très irrité par ces manigances et faillit se fâcher tout à fait. Cependant, avant le départ pour la Perse, il accueillit aimablement la visite d'adieu, et laissa même le général me parler en particulier, quelques instants.
Au moment de s'éloigner, pour une année au moins, Mohsin me suppliait de lui promettre, sans pour cela m'engager avec lui, de ne pas me marier avant son retour. Il était certain de revenir, investi de hautes fonctions diplomatiques; il pourra alors m'offrir des conditions de bonheur qui me décideraient peut-être.
Mais j'étais mal disposée; l'idée de cette femme lointaine, dont l'avenir dépendait de moi et qui serait gardée, peut-être, si je ne promettais rien, me gênait et m'agaçait; de plus, Théophile Gautier, si épris qu'il fût de l'Orient, le redoutait aussi et tâchait de me faire partager ses craintes: malgré le charme, l'intelligence et l'évidente bonté de Mohsin-Khan, il n'était pas très rassuré.
—Les Orientaux sont délicieux, disait-il, ils ont une douceur, une placidité incomparables; mais ils ont aussi des colères farouches: la femme ne doit pas broncher; à la moindre frasque ils lui font couper la tête.
Il me traçait alors un tableau effroyable de malheureuses cousues vivantes dans des sacs, en compagnie de serpents, de crapauds, de scorpions, puis jetées à l'eau.
Je ne croyais guère à tout cela, ce qui ne m'empêchait pas de taquiner méchamment Mohsin en lui disant qu'il serait peut-être capable, un jour, de me faire couper la tête.
—Comment un homme de génie peut-il avoir de pareilles idées? s'écriait-il, vraiment désolé; comment ne devine-t-il pas qu'il ne pourra jamais confier le bonheur de son enfant à quelqu'un qui en aurait plus de soin que moi?
Il me décrivait alors la beauté d'un voyage en traîneau à travers la Russie et la Perse, les châteaux mystérieux, les fêtes royales, les parures constellées de pierreries, tout ce pays des Mille et une Nuits, dont j'avais tant rêvé, et qui, sans doute, était ma vraie patrie.
—Vous êtes comme une plante née par hasard dans un sol étranger, me disait-il; vous deviez être une princesse persane: ne repoussez pas l'occasion qui s'offre d'accomplir votre destinée.
Cependant je ne voulus m'engager à rien: il s'en alla, les larmes aux yeux, n'emportant aucune promesse.