Nous avions tout de suite pressenti quel serait, pour nous, le résultat de cette aventure. Le départ de ma mère amenait logiquement l'installation complète de l'institutrice à la maison, tant que durerait l'absence.
Cela eut lieu, en effet, le lendemain même du départ; Honorine emménagea, et, comme le logis de la rue Richer restait désert, elle dut joindre à ses bagages le gros matou tigré de sa mère et le bengali de sa sœur.
L'arrivée du chat nous intéressa.
Au sortir du panier, où il était blotti tout effaré, on présenta au nouveau venu, qui s'appelait Gil Blas de Santillane, Don Pierrot de Navarre, notre angora blanc, chéri de tous. Don Pierrot cligna ses doux yeux, pour faire accueil à son hôte, mais celui-ci, qui, avec son museau noir et sa robe bigarrée, aurait pu tenir le rôle d'Arlequin, était peu sociable: il lui cracha au nez, et, dès qu'il put s'enfuir, d'un bond prodigieux, gagna le sommet de l'armoire à glace et disparut derrière le fronton de palissandre. Là, sans doute, il se mit en observation, pour se rendre compte, à loisir, du nouvel état de choses.
Mon père prit la chambre de ma mère et abandonna la sienne à Mlle Huet, qui, dès lors, dirigea tout dans la maison, en nous surveillant de plus près encore.
A peine nous était-il possible de récriminer, en secret, dans la compagnie de Marianne et d'Annette, la cuisinière, qui formaient avec nous une ligue contre l'ennemi commun. Nous n'avions cependant aucune haine contre l'institutrice, pas méchante du tout et qui s'efforçait d'être agréable; mais il était entendu, d'abord qu'elle nous opprimait, ensuite qu'elle nous dégoûtait. Ce parler nasillard, qui était son signe distinctif, nous préoccupait beaucoup. Nous avions entendu dire qu'il était causé par la présence, dans son nez, d'un polype. De vagues notions zoologiques nous donnaient à penser que le polype était un animal, très vilain et très effrayant, et nous nous attendions à le voir s'échapper, un jour, du nez bourbonnien qui lui servait de caverne. La sensible Marianne surtout était impressionnée, au point qu'elle mettait des gants pour faire le lit de mademoiselle.
Inspirer le respect, était cependant une des prétentions de Mlle Huet et nous nous efforcions d'être polies. Quelquefois, pourtant, après nous être longtemps contraintes, ma sœur et moi, nous pouffions de rire, au milieu de la leçon, parce que Honorine, au retour de quelque course, avait oublié, en ôtant son chapeau, de retirer son tour-de-tête!... C'était une affreuse ruche de tulle qui, en ce temps-là, se plaçait sous les capotes pour encadrer coquettement le visage; elle était ordinairement cousue au chapeau, mais souvent aussi indépendante; on la posait alors autour de la figure en l'attachant sous le menton par un petit ruban, puis on mettait le chapeau, et cela se rejoignait tant bien que mal. Mlle Huet oubliait toujours de retirer son tour-de-tête et cela nuisait beaucoup à son prestige; elle traînait, comme toujours, des robes très longues, en dandinant sa vaste corpulence et en redressant la tête d'un air digne; mais la diable de ruche, derrière laquelle les oreilles s'étalaient, larges et rougies, lui donnait l'air d'une poule effarée, et notre respect s'éparpillait sous le fou rire.
-Té! mon tour-de-tête!... s'écriait Honorine, en l'enlevant d'un mouvement brusque, il n'y a pas tant de quoi rire.
Mon père, lui, qui n'aimait guère la contrainte, ni les règlements sévères, se tenait à quatre pour ne pas être de notre parti et garder son sérieux, quand nous répétions quelque sentence péremptoire de mademoiselle, en imitant son accent marseillais. Cependant il lui fallait bien soutenir l'autorité et affirmer les bienfaits de la discipline.
Même nos jeux étaient surveillés; Mlle Huet croyait peut-être les rendre plus attrayants en y prenant part.