Notre jouet de prédilection était un théâtre, dans lequel s'enrôlait une troupe toujours grossissante de poupées à ressorts. Honorine feignait de s'intéresser beaucoup aux folles pièces que nous improvisions. Tout en faisant des trous au poinçon dans sa broderie anglaise, tendue sur une bande de toile cirée verte; elle écoutait, critiquait, donnait des conseils et s'efforçait de nous diriger vers un art théâtral moralisateur et instructif: l'histoire de France; les héros célèbres; des résumés des tragédies classiques. Mais nous préférions de beaucoup les évocations des contes de Perrault ou les échos fantaisistes du répertoire italien. Pourtant, un jour, elle nous suggéra une idée, qui nous séduisit tout de suite et dont la réalisation nous occupa longtemps. Il s'agissait de faire une surprise à notre père, en tirant une pièce d'un de ses romans pour la jouer sur notre théâtre.
Le choix s'arrêta sur Avatar, dans lequel Mlle Huet découpa un scénario rapide. Je ne me souviens guère de ce que furent les mérites de cette adaptation. J'ai retenu seulement que, afin d'être plus pittoresque, au lieu du vêtement moderne, on adopta le costume du temps de Henri III, pour les poupées, ce qui permit de leur poser sur l'épaule un petit manteau de velours et de leur attacher au côté une petite épée taillée dans une allumette. L'Avatar des âmes, entre les deux héros, se faisait au moyen de deux houppettes d'ouate, attachées chacune a un fil, trempées dans l'alcool et enflammées, ce qui nous parut admirable.
Mon père, le monocle à l'œil, écouta la pièce avec beaucoup de patience et mit une complaisance charmante à s'émerveiller. Il complimenta Honorine sur l'ingéniosité de l'adaptation, bien qu'elle affirmât, mollement, n'y être pour rien, afin de nous en laisser toute la gloire.
Je lui gardai longtemps une rancune particulière pour une méchanceté qu'elle me fit, qui m'avait extrêmement mortifiée: un soir d'hiver où, pelotonnée dans mon lit, je ne pouvais m'endormir, tant j'avais froid, j'eus l'idée d'aller décrocher dans la garde-robe tous mes vêtements pour m'en faire des couvertures. Cela forma un monceau inégal et chancelant, sur lequel, pour lui donner de la stabilité, je couchai une chaise; puis, avec beaucoup de précautions, je me glissai entre mes draps.
Le lendemain matin je fus éveillée, en sursaut, par des cris d'orfraie. C'était Honorine, en pâmoison devant ce tableau imprévu. Ses grands bras levés exprimaient la stupéfaction et l'horreur.
—Sa robe de popeline! Son paletot de velours! Son col en vison d'Amérique!...
Ses bras se refermèrent, empoignant la chaise et une grande partie des pièces à conviction, puis elle sortit de la chambre.
Mon père était au salon, avec un visiteur; Mlle Huet poussa du pied la porte à deux battants et apparut aux regards hébétés des deux causeurs interrompus. Elle jeta devant eux, sur le parquet, tout le tas qu'elle portait, plus la chaise; puis, du même beau mouvement tragique, elle revint à mon lit, emporta le reste, qu'elle éparpilla de la même façon.
—Voici ce que Mlle Judith avait sur son lit, cria-t-elle d'un ton qui réclamait vengeance.