Le visiteur s'assit gentiment par terre, mais il semblait avoir épuisé toute son assurance, et ce fut en balbutiant qu'il répondit. Il était d'une noble famille hongroise, fort aisée, et, contre la volonté de son père, avait voulu être peintre. Il avait fait ses études de dessin presque en cachette et travaillé très sérieusement, se croyant la vocation. Il espérait désarmer sa famille en lui prouvant qu'il valait vraiment quelque chose: devant sa décision irrévocable de suivre la carrière artistique, on lui avait coupé les vivres, en lui promettant de le déshériter, ce qui n'avait fait que le fortifier dans son vouloir.
—C'est très beau de faire des sacrifices à son art, dit mon père; mais c'est grave aussi de renoncer à une belle situation, pour se jeter dans une lutte incertaine et périlleuse. A ceux qui viennent me consulter sur leur vocation littéraire, je demande toujours: «Avez-vous de quoi vivre?...» S'ils me répondent non, je leur conseille de se faire épicier, bottier, récureur d'égouts, tout plutôt que littérateur.... J'en ai peut-être sauvé quelques-uns.
—Mais je n'ai pas à me plaindre: j'ai envoyé trois tableaux au Salon et ils ont été reçus! s'écria Madarasz avec fierté.
—Avoir du talent n'est pas une raison pour réussir, au contraire!... Qu'est-ce qu'ils représentent, vos tableaux?...
—Le principal a pour sujet: la Mort de Ladislas Hunyady, ban de Croatie. C'est un catafalque entre quatre cierges, sur lequel le mort, décapité, est étendu.
—Sujet assez farouche et pas très folâtre! dit mon père. Je vous promets de voir votre œuvre et de la présenter au public. Mais, cette année, le Salon est arrangé par ordre alphabétique. J'ai suivi cet ordre et j'intitule mon compte rendu: «l'Abécédaire du Salon». Je n'en suis qu'au B. Vous vous appelez Madarasz: il faudra revenir quand j'en serai à l'M.
Le jeune homme se leva, comme mu par un ressort, croyant que cette phrase l'invitait à prendre congé; mais mon père le rattrapa.
-Je ne vous dis pas de vous en aller! s'écria-t-il, mais seulement de revenir, quand j'en serai à votre lettre, pour que je n'oublie pas.... D'ailleurs, je n'oublierai pas: vous êtes assez particulier pour que l'on se souvienne de vous, et je suis curieux de voir ce «ban de Croatie» entre ses quatre chandelles....
Mon père, maintenant, avait mis son monocle et admirait naïvement le jeune Hongrois.
—Êtes-vous heureux d'être d'un pays où il est de rigueur de porter un aussi joli costume!... Est-ce simple, élégant et commode!... Moi qui ai, en vain, tenté de réagir contre notre hideux affublement et me suis couvert de ridicule, aux yeux des bourgeois, en revêtant les toilettes les plus truculentes, j'avoue que je vous envie.... Surtout ne vous avisez pas, sur le conseil de M. Prudhomme, de renoncer à votre originalité, pour être comme tout le monde? Vos bottes et vos soutaches vous feront plus remarquer que tout le talent que vous pouvez avoir.... Enfin, je souhaite que le tableau soit aussi réussi que le peintre.