Il se trouva que la grande toile, exposée en bonne place au Salon, était vraiment originale et habilement peinte. Le débutant, signalé par mon père à l'attention du public, eut un certain succès et fut très reconnaissant. Il revint souvent nous voir. Sympathique à tous, il fut bientôt un familier de la maison.


Les Goncourt venaient quelquefois à Neuilly, surtout pendant l'été. Ils arrivaient, en voiture découverte, vers la fin de notre dîner, au grand jour, car on dînait encore d'assez bonne heure en ce temps-là.

Nous entendions le fiacre s'arrêter, et, tout de suite, la sonnette, au timbre un peu grave, tintait violemment sous une main impatiente.

Jules entrait le premier, toujours, d'une allure rapide, tandis qu'Edmond n'apparaissait qu'un peu après et s'arrêtait un instant dans le cadre de la porte.

Le plus jeune des deux frères, Jules, était un blond aux yeux noirs; sous la volute de sa moustache dorée, sa lèvre inférieure, très gonflée, faisait l'effet d'une grosse cerise pas très mûre. Il était fort élégant, rasé de frais, avec une fleur de poudre de riz qui veloutait la fraîcheur de son teint blanc et rosé. Edmond, plus brun, la figure carrée, le regard attentif, la moustache relevée, avait déjà cet air mousquetaire qu'il garda toujours.

Jules, à peine assis, contre la porte vitrée de la terrasse, engageait vivement la conversation sur quelque thème littéraire, et, quand il reprenait haleine, son frère continuait la phrase, développant l'idée, que l'autre résumait ensuite. C'était un duo tout spécial, où les voix alternaient, sans se heurter ni se mêler jamais; seulement, tandis qu'en parlant Edmond disait: «nous», Jules toujours disait: «je». Leur tactique consistait surtout à faire parler Théophile Gautier. Quand le dialogue était bien parti et que mon père s'échauffait, ils procédaient par questions, le poussaient, l'excitaient, heureux s'il se laissait aller à toute sa verve; ils ne parlaient presque plus, alors, écoutant avec un plaisir et une attention extrêmes.

Une fois, aux «mille pas», mon père me demanda:

—Qu'est-ce que tu penses des Goncourt?

—De leur personne ou de leur talent?