—Explique-toi.

—Ce style si nouveau et si compliqué m'intéresse beaucoup, mais en même temps me distrait du roman. Les mots accrochent trop mon attention: je les remarque, et j'oublie de quoi l'on parle; c'est d'ailleurs, le plus souvent, de choses insignifiantes. Les descriptions sont parfaites, mais les endroits décrits laids et ennuyeux; les personnages sont saisissants de vérité, mais on aimerait autant ne pas les voir, et on les fuirait comme la peste, si on avait le malheur de les rencontrer.

—Tu exagères peut-être un peu, dit mon père: «Catalepsie—Épilepsie»! Cependant il y a quelque chose d'assez juste dans ton observation; c'est le contraste entre le style recherché et la banalité voulue du sujet. Ils enchâssent, dans un métal précieux et tarabiscoté, des cailloux et des tessons. Ils ne veulent pas choisir les aventures rares et dignes d'être contées, ils redoutent d'embellir la vie: aussi arrivent-ils quelquefois à être ennuyeux comme elle.... Cela n'empêche pas qu'ils ne soient charmants et n'aient beaucoup de talent.... De plus, ce sont des gens heureux! Je les admire, je les aime et j'en suis bassement jaloux.

—Jaloux! pourquoi!

—Comment, pourquoi? Ils travaillent comme des nègres, c'est vrai, comme des forçats, comme des bénédictins. Ils se créent à plaisir des difficultés insurmontables, qu'ils surmontent, et ne se donnent pas un jour de répit; mais ils font cela à leur idée, sur les sujets qui leur plaisent, sans que rien ne les oblige ni les entrave. Ils sont indépendants et ne travaillent pas de leur art pour vivre.... Ah! oui, je les envie, et de tout mon cœur.... Mais assez jaboté: moi, qui ne suis pas comme eux, et qui aimerais mieux, en ce moment, ciseler un sonnet, il faut que je descende à la forêt, pour faire du bois.... Qui est-ce qui vient me faire ma raie et me mettre ma cravate?

[1] Voire [la première note] à la fin du volume.


[III]

Le Capitaine Fracasse paraissait dans la Revue Nationale. Nous le lisions à mesure, et rien n'était plus agréable que d'en causer ensuite avec l'auteur. Cela lui plaisait beaucoup et, malgré tous ses travaux, il avait toujours du temps à perdre avec nous. Je lui déclarai une fois que le personnage que je préférais parmi les héroïnes de son roman, c'était cette belle Yolande de Foie, si hautaine et si méprisante. J'avais même l'impression que Sigognac n'aimait vraiment qu'Yolande et cédait au chagrin d'être dédaigné par elle, quand il se décidait à suivre les comédiens et à essayer d'aimer Isabelle.

—Je vais te confier quelque chose à mon tour, dit mon père; c'est que, moi aussi, secrètement, je préfère Yolande. Au fond, c'est d'elle que je suis amoureux. Je ne me l'avouais pas; mais ton observation m'éclaire. Comme tous les amoureux, je me suis laissé deviner. Des mots plus profonds, une émotion plus poignante quand il s'agit d'elle, m'ont sans doute trahi. Je crois bien que Sigognac partage mon sentiment: Yolande est l'amour douloureux et impossible, le vrai, et son souvenir reste dans le cœur du jeune baron comme la pointe cassée d'une flèche. Ça ne l'empêchera pas de vivre et d'être heureux, relativement, auprès d'Isabelle.