Ma sœur et moi, par exemple, toutes griffes dehors, nous éclatâmes en invectives, contre le bourgeois, dont l'opinion, à notre avis, n'avait aucune importance, pas plus que le succès ni la vente. Le dénouement conçu par l'auteur était le seul bon, celui qu'il fallait garder.

La délibération fut orageuse; la question resta pendante.

Le soir, Toto venait dîner avec nous. On lui expliqua le cas et on continua de discuter, à table. Il était d'avis, comme nous, qu'il fallait opter pour le dénouement aussi superbement lamentable.

C'était bien l'opinion de Théophile Gautier. Mais la crainte de faire perdre de l'argent à son éditeur, et d'endurer à n'en plus finir ses jérémiades, le troublait beaucoup. Après quelques jours passés dans l'indécision, Charpentier étant revenu à la charge, ce fut l'auteur qui céda, en adoptant de conclure son roman d'une façon heureuse.

Avec un peu de mélancolie, mon père nous fit part de sa défaite, en nous assurant que, sous sa plume, cette fin-là serait aussi bonne que l'autre, dans un autre genre. Mais il sentait bien que nous ne l'approuvions pas d'avoir cédé ainsi au bourgeois, et que nous étions tristes de le voir vaincu. Pour nous consoler, il promit d'écrire, à notre intention, le dénouement primitif,—que l'on pourrait publier un jour comme variante.—Ce projet nous séduisit fort, et nous le lui rappelions souvent. Il ne se fit pas faute de nous «parler» le dénouement qu'il devait toujours écrire. Il y introduisait même des changements, des améliorations. Yolande reparaissait; il y avait une suprême rencontre entre elle et Sigognac: lui, pareil à un spectre; elle, toujours belle et hautaine, avec une ombre de tristesse pourtant. Tout près de la mort, Sigognac lui avouait qu'il n'avait jamais aimé qu'elle et que c'était devant ses méprisants regards qu'il avait fui, quitté le pays pour se jeter dans une vie d'aventures; mais, comme les étoiles que l'on voit de partout, ces yeux farouches et splendides, toujours, avaient scintillé au-dessus de lui. Yolande lui laissait entrevoir qu'il y avait eu, peut-être, un peu d'amour dans sa colère et du regret dans son mépris....

Hélas! à travers le labeur forcé, comment trouver du loisir pour écrire des pages inutiles? Le projet ne se réalisa pas. La promesse jamais ne fut tenue.


Théophile Gautier avait une prédilection marquée pour la société des femmes, et cela, quoi qu'on en puisse dire, sans arrière-pensée de galanterie. Cette «amitié voluptueuse», dont parle Edmond de Goncourt, il l'éprouvait pour quelques-unes, et surtout pour sa princesse: l'impériale amie si bonne, si simple, mais qui l'éblouissait un peu. Avec toutes il était, comme il disait, «chevalier français», ou «Régence». Auprès d'elles il devenait sentimental, élégiaque, il se plaignait de la vie et échafaudait des rêves et des châteaux en Espagne. Ses préférées étaient le plus souvent d'honnêtes bourgeoises, de mœurs irréprochables, mais intelligentes, enthousiastes et aspirant à quelque chose de plus élevé que le niveau moyen de la vie.

Parmi celles a qui il resta toujours fidèle, les plus intimes étaient Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toute petite et qu'il tutoyait (son mari, Alexandre Lafitte, était compositeur de talent et organiste à Saint-Nicolas-des-Champs); Mme Clermont-Ganneau, qui n'était pas, elle, une ancienne connaissance, mais l'avait séduit tout de suite, par son caractère et sa beauté si nobles, et aussi par son fanatisme maternel, dont il aurait bien voulu voir, plus près de lui, une faible imitation.

Mais sa favorite était, je le crois bien, Mme Regina Lhomme. Leurs relations dataient déjà d'assez loin. Il les avait rencontrés, elle et son mari, sur un bateau à vapeur, en traversant la Manche pour aller en Angleterre, et il s'était lié avec eux.