Ils firent, de compagnie encore, une autre excursion à Londres, et, vers 1850, Théophile Gautier fut le parrain d'un de leurs fils. Peu de temps après, ils allèrent ensemble en Italie. C'est de Mme Regina Lhomme qu'il s'agit dans ce passage d'un chapitre sur Venise:
Au dessert, pendant que nous buvions une bouteille de vin de Samos, cuit et miellé comme un vin homérique, la vieille qui nous servait vint causer avec nous gaiement et familièrement, à la façon d'une hôtesse antique; elle offrit un bouquet, arraché à la hâte dans son jardin et noué d'un brin de jonc, à la femme de l'ami qui partageait notre repas, charmante personne à la physionomie espagnole, dont le bras rond et blanc sortait du jabot de dentelles noires qui terminait sa manche.
La vieille se récria sur la beauté et la blancheur de ce bras, qu'elle baisa à plusieurs reprises avec cette grâce familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie respectueuse n'a rien de servile.
Mme Regina Lhomme était charmante, en effet. Brune, pâle, mignonne et de proportions exquises, elle avait, comme le dit mon père, l'air d'une Espagnole, s'habillait volontiers dans le style de son type, et accrochait souvent une dentelle à son peigne en manière de mantille. Je me souviens que toujours un grand éventail noir pailleté voletait devant son visage.
Théophile Gautier avait aussi beaucoup d'amitié pour Alphonse Lhomme, le mari, qu'il appelait toujours «l'être subtil et malicieux» ou «le plus malin des bourgeois». Avec lui, c'étaient des dissertations métaphysiques à n'en plus finir.
La causerie était certainement ce que Théophile Gautier aimait le plus. Aucune distraction ne le divertissait autant. Mais c'était la causerie tout intime, à deux ou trois. Un seul ami à la fois, même, lui plaisait le mieux. Et c'était quand nous étions seules auprès de lui qu'il causait le plus volontiers avec des gamines comme nous. Il cherchait à nous apprendre la manière de bien parler, et s'amusait de l'indépendance de mes opinions. Il me poussait à discuter: j'avais l'audace de lui tenir tête et d'être très souvent d'un avis contraire au sien. Mais mes arguments n'étaient pas d'ordinaire très convaincants. Ils se bornaient, en général, à des affirmations rageuses et à des trépignements d'impatience. Alors mon père s'arrêtait et me disait, avec beaucoup de calme:
—Tu discutes très mal ton affaire. La colère et les injures ne prouvent rien. Il y a beaucoup de choses à dire, que tu ne dis pas. Si tu veux, changeons d'opinion. Je vais défendre le contraire de ce que j'ai soutenu, et tu verras comment il fallait s'y prendre.
Mais cette déclaration m'exaspérait. Puisqu'il n'était pas sincère et ne me prenait pas au sérieux, je ne voulais plus discuter du tout.
Le soir, après dîner, il s'installait dans un fauteuil en tournant le dos à la lampe et lisait un journal; presque toujours il s'endormait dessus. Il dormait là, comme dans son lit, d'un bon sommeil réparateur, que l'on se gardait bien de troubler.
Vers les onze heures, il s'éveillait très en train, prêt à soutenir, avec une verve admirable, les plus extraordinaires paradoxes: nous lui tenions tête, de notre mieux, jusqu'à minuit ou une heure. Puis des signes de lassitude se manifestaient, malgré nous; timidement, on parlait de s'aller coucher. Alors, son indignation éclatait; il nous traitait de marmottes, d'aïs, de loirs....
—Puisque personne ne veut m'écouter, s'écriait-il, je louerai un Auvergnat, que je paierai quarante sous l'heure. Il m'écoutera, lui, en donnant de temps en temps quelques signes d'approbation.