Ma chère Regina,
J'irai demain lundi chez vous dîner si cela ne vous dérange pas dans vos projets. Je vous aurais bien invitée à la maison de Neuilly, mais on n'y peut dire un mot sans être interrompu et je voudrais bien causer un peu librement avec vous puisque vous êtes seule.
Je serai très heureux de vous trouver a casa, comme disent les Italiens. Vous avez été souffrante; moi, je n'ai pas été bien brillant non plus, mais je vais mieux.
Bien à vous de cœur,
THÉOPHILE GAUTIER.
Mme Lhomme fut certainement une des personnes à laquelle il a le plus écrit, lui qui détestait tant écrire des lettres! Et il variait affectueusement, dans les en-tête, ce prénom de Regina qui lui plaisait: Regina felicitatis, Regina la bien nommée, Reine de bonheur, Regina cœli....
Avec Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toujours, sa causerie avait plus de gaieté et de laisser-aller.
Quand c'était avec Mme Ganneau, il y avait dans le discours une nuance de respect et de retenue. Il lui faisait doucement la guerre, cependant, sur son manque absolu d'égoïsme, qui la poussait à oublier presque qu'elle était femme, et des plus belles. Il la taquinait sur son absence de coquetterie, sur ses toilettes toujours sombres et d'une simplicité monacale. Il approuvait seulement la coiffure austère, dont les belles lignes s'harmonisaient si bien avec le profil de médaille romaine. Mme Ganneau se défendait en souriant, et son sourire avait un charme extrême, grâce à des dents petites et délicieuses, que mon père admirait sans réserve. La beauté des dents était, d'ailleurs, une des choses qui l'intéressaient le plus chez la femme. Il y attachait une importance capitale, proclamait que lorsque la nature vous a fait don de cette parure précieuse, il fallait en prendre soin et la sauvegarder comme un trésor. Aussi nous surveillait-il de très près, à ce point de vue, nous apportant les opiats et les élixirs les plus raffinés. Il se fâchait tout rouge si nous commettions devant lui la moindre imprudence où nous risquions de nous abîmer les dents.
Un jour, à table, Mme Ganneau assise à côté de lui, cassa une noisette avec ses dents: d'un brusque mouvement, mon père, indigné, se retourna, et ne put se retenir d'envoyer un bon soufflet à la coupable.
Aujourd'hui encore Mme Ganneau ne peut se souvenir sans attendrissement de cette affectueuse et mémorable gifle....
Ma mère persistait à vouloir nous faire apprendre le piano, à ma sœur et à moi; mais nous ne montrions aucune ardeur à l'étude. Pour ma part, j'avais gardé de ma première instruction musicale, et des verges vinaigrées de la sœur Fulgence, un souvenir plein de rancune: j'étais bien persuadée que je n'aimais pas la musique. De vagues professeurs étaient parvenus cependant à nous en donner quelque idée. Dans les derniers temps, même, le mari d'Alphonsine, Alexandre Lafitte, s'était chargé de nous instruire. Mais, comme nous étions très peu empressées au travail, il ne s'intéressait guère à ses élèves. Il nous faisait étudier d'assez mauvaise musique: je m'acharnais particulièrement sur une Valse espagnole, d'Ascher, boléro quelconque qui «faisait de l'effet». Nous avions l'ordre, pendant les heures d'étude, de nous exercer au déchiffrage, et l'on m'avait confié, pour cela, un cahier de polkas, valses, quadrilles et autres pages de danses vulgaires.
Un jour, tournant les feuillets, je lus ce titre: l'Invitation à la Valse, par Karl Maria de Weber. Cela ne m'apprenait rien de particulier, et je commençais à déchiffrer, nonchalamment, comme d'habitude.... Mais, alors, une espèce de miracle se produisit; il fut si brusque, si inattendu, que toutes les vieilles métaphores sont les meilleures pour l'exprimer: «les écailles me tombèrent des yeux»; «un voile se déchira devant mon esprit»; «la lumière resplendit soudain dans les ténèbres».... Après quelques lignes, et jouées Dieu sait comment, il me sembla que je découvrais la musique: une émotion extraordinaire s'empara de moi, une passion nouvelle m'envahit. «Catalepsie!—Épilepsie!» aurait dit mon père. Mais, en moi, l'épilepsie avait bien souvent du bon. Par un phénomène qui m'est resté incompréhensible, je compris ce chef-d'œuvre absolument, à travers mes fausses notes, ma mesure fantaisiste, et j'allai jusqu'au bout du morceau, malgré la difficulté extrême d'exécution. Seul ce mot de valse était cause qu'on avait relié le morceau de Weber avec les ineptes danses qui formaient le recueil; et c'est à ce hasard, peut-être, que je dois la révélation d'un art qui eû pour moi tant d'attraits et prit une si grande place dans ma vie.
Le jour de la leçon prochaine, j'ouvris le cahier devant M. Lafitte, et je lui dis d'un ton décidé et sans réplique, en lui indiquant l'Invitation à la Valse: