Elle nous laissa quelques regrets et de bons souvenirs.

Longtemps, la cadence des vers chanta dans notre mémoire. Nous avions même pris l'habitude, Théophile Gautier tout le premier, de ne presque plus parler que par citations. La première pièce, spécialement, se prêtait à ce jeu et nous fournissait nombre de maximes, s'appliquant aux petits faits de la vie. Aussi mon père répétait-il souvent:

—Tout est dans Pierrot posthume!...


Dès les premiers jours du printemps, il y avait dans le jardin des fous, en face de notre maison, un rossignol, qui chantait avec un éclat incomparable. C'était certainement un vieux maître, qui possédait toutes les subtilités de son art, et dont les jeunes devaient étudier la manière, de loin, en silence. Nous attendions son arrivée, et, de nos fenêtres, nous l'écoutions sans nous lasser, en l'admirant sans réserves. Il le savait, peut-être, car il venait toujours se percher tout près de la rue, sur les arbres d'en face. Par les soirs de clair de lune, il nous donnait vraiment de merveilleux concerts. D'ailleurs, à l'éclosion des lilas, ce coin de la rue de Longchamp devenait particulièrement splendide: tout le parc du docteur Pinel était en fleurs, et, dans le fossé, qui se creusait devant la palissade, tout ébouriffé d'acacias, de buissons et de fleurettes sauvages, le soleil et l'ombre variaient des effets charmants.

Aussi avions-nous pris l'habitude de faire quelquefois les «mille pas» dans la rue déserte, le long de ces fleurs et de ces verdures fraîches. Les feuillages, encore peu épais, nous permettaient de voir dans les profondeurs du parc. Nous apercevions souvent les mélancoliques pensionnaires de l'établissement, qui se promenaient, ou qui s'occupaient à jardiner. Nous plaignions beaucoup les pauvres fous, et nous trouvions surtout qu'ils avaient l'air très raisonnable.

Mon père en avait remarqué un à l'allure grave et digne, qui passait, suivi d'un domestique, et revenait souvent. Il était grand, maigre, avec quelque chose de militaire dans la carrure, la figure osseuse, la moustache et les favoris noirs; il paraissait une cinquantaine d'années. Il nous regardait en marchant, mais d'un regard glissé de côté, sans tourner la tête. Un jour, pendant une de nos promenades, tandis que mon père était rentré un instant pour rallumer son cigare, cet homme s'approcha tout près du fossé et, par-dessus la palissade, nous lança une grosse gerbe de lilas; puis il s'éloigna aussitôt.

Nous étions rentrées avec cette botte de fleurs, pour raconter l'aventure.

Mon père en fut très effrayé:

—Au lieu de fleurs, disait-il, il aurait pu tout aussi bien vous lancer des pierres. Comment a-t-il pu tromper la surveillance de ce domestique qui ne le quitte pas?...